La lenga de noste (lire : la lingue de nouste)
Christian Baffoigne
Ce texte a été publié en 2019 dans la revue « Contacts » de Port-de-Lanne
Cet article est une excellente introduction aux évolutions de la langue et des territoires des Landes d’aujourd’hui et alentours… Voici la première partie.
AU PAYS D’ORTHE
En ce qui concerne la langue parlée dans notre pays d’Orthe , le Gascon et le Basque n’étant pas desl angues écrites à cette époque , il est impossible de dater avec précision le passage du Basque au Gascon . Il est en effet difficile d’avoir des certitudes du fait que la langue administrative et la langue de l’église étaient le latin et que les clercs répugnaient à transcrire les langues populaires , témoignage d’inculture ; ils latinisaient toujours le parler local , écrivant ce qu’ils entendaient , le déformant même parfois pour obtenir un mot plus joliment »latin » .
Pour l’Aquitaine ce passage d’une langue à l’autre devrait se situer approximativement vers le 8ème siècle . Mais dans le bas-Adour , de Peyrehorade à Bayonne la langue reste plus longtemps très proche du basque , probablement deux siècles de plus .
Petit à petit la langue parlée devient une sorte de patois , un »mélange » de Gascon et de Basque , comprenant de plus en plus de mots occitans , fortement »basquisés » au début , avant de se tourner définitivement vers un gascon particulier et original .

Source : Centre culturel du pays d’Orthe
LE »PARLER NOIR »
Le gascon issu de cette époque et parlé dans cette petite région est nommé par les linguistes : le »Parlar Nègue » (le Parlé Noir) qui peut se traduire par » le mal parlé » en raison de certaines particularités linguistiques et de la prononciation très particulière de nombreux mots dans notre basAdour , par comparaison avec celle rencontrée ailleurs en Gascogne. Certains linguistes nomment cette langue : le »Gascon Landais » . Ce gascon »différent » est dû au maintien plus long de la langue basque , donc au passage plus tardif de notre pays d’Orthe au Gascon . Le linguiste Jacques Allières dans une étude approfondie du »Parler Noir » relève de nombreuses particularités qui correspondent exactement aux systèmes Castillan et basque et constate que ces particularités établissent une évidente parenté entre ces groupes linguistiques . Ce mélange d’Euskara et de Gascon , se retrouve évidemment de part et d’autre de l’Adour , et ceux qui peuplaient le nord du Pays Basque actuel , de Bidache à Bardos , parlaient une langue »cousine » du »parler noir » : »le charnègue » (Xarnegu) qui peut se traduire par métis ou batard (de basque et de gascon) , écrivant même le basque en graphie gasconne .
L’aire géographique du Parler Noir est la partie occidentale des Landes : le Pays d’Orthe , le Pays de Gosse , le Pays de Seignanx , le Pays de Maremne , le Marensin , le Brassenx et le Pays de Born .
A ce découpage approximatif se rajoute une petite partie de la Chalosse et une petite zone englobant Tarbes et Lourdes .
Ce »parler Noir » avec ses particularités linguistiques, sa syntaxe et sa phonétique »originale » se caractérise par la transformation systématique (commune au gascon , au basque et au castillan) des F latins en H aspirés . A ce sujet , l’écriture des actes n’est pas fiable car le rédacteur »rectifie » souvent le mot ou le nom qu’il entend , c’est pourquoi on trouve par exemple sur les actes »Lahitte » écrit »Lafitte » , et Duhau-Dufau , Lahourcade-Lafourcade …
Autre spécificité : le »V » se dit »B » en basque en gascon et en castillan : par exemple pour le mot »devant » , les gascons écrivent »davant » mais disent »dabant » . La syntaxe gasconne noire est marquée par l’emploi de particules énonciatives inconnues ailleurs dans le domaine roman : »Que » , »E » , »Be » au début d’une phrase par exemple Que’m hèi seguir lo can (je me fais suivre le chien – J’emmène mon chien) . Be cantas plan ! (comme tu chantes bien !) Même au sein de la communauté linguistique occitane , ces particularismes dérangent , pour preuve : les lois d’Amour qui réglementaient la poésie , promulguées à Toulouse en 1356, excluaient l’usage du gascon en poésie car il était perçu comme un »langatge estranh » (étrange) .
LE FRANCAIS
La Gascogne fut Anglaise de 1152 à 1453 , date à laquelle elle devint Française. L’influence de la langue française ne se fait sentir qu’à partir de ce moment-là .
En 1539 le roi de France , François 1er , signe un document entré dans notre histoire sous le nom »d’Ordonnance de Villers-Cotterêts » qui réforme l’état civil et précise … »Nous voulons que doresenavant tous arretz soyent prononcez enregistrez et délivrez aux parties en langages maternel françoys et non aultrement »…
En effet , jusque-là , toutes les décisions de justice et la totalité des textes administratifs étaient en latin , que très peu de personnes comprenaient . Cette décision est aussi politique , l’usage unique du latin , langue de l’église , donnait à cette dernière trop de poids et de puissance ; les terribles ravages
de l’inquisition sur les esprits , qui a plongé le moyen âge dans l’obscurantisme , ne sont pas loin , et le Roi souhaite affirmer une autorité non religieuse. Il a d’ailleurs créé en 1530 le collège Royal (Collège de France) où le latin n’avait plus l’exclusivité. C’est surtout les protestants qui le soutiennent car ils célèbrent leurs cultes dans la langue du pays.
Ce fut une libération qui permit l’émergence de brillants esprits tels que Ronsard , Montaigne , La Boétie , du Bellay … Bien sûr d’autres avant eux utilisèrent »le françoys » , Villon en particulier qui a écrit deux merveilles de notre littérature »le Lais » et »le Testament » ; Jean de Meung »Le roman de la rose » ; Catherine de Pisan … Mais toutes les universités étant ecclésiastiques , la littérature en langue populaire était un art mineur méprisé des »lettrés » , qui gagne enfin à ce moment-là une reconnaissance impatiemment attendue si l’on en juge l’engouement qui s’en suivit.
Pour nos habitants du Pays d’Orthe , le changement ne fut guère perceptible , le curé continuait sa messe en latin à laquelle les fidèles ne comprenaient pas grand chose , mais les prêtres qui furent chargés par cet acte de tenir les registres d’état civil (mariages , naissances , décès) durent le faire en français , langue qu’ils ne connaissaient pas pour la plupart . Les séminaires et universités de théologie mirent un certain temps à enseigner cette langue , raison pour laquelle les actes d’état civil les plus anciens sont datés de plusieurs années plus tard . Dans les Landes c’est 1580/1590 environ . Le premier acte de Port de Lanne est la naissance de Jean Daillenc fils de Pierre Daillenc et de Gracie du Nougué le 27 août 1655 [Permalien vers l’acte aux AD40] , mais les registres précédents ont été perdus.
Les Orthois ne connaissaient évidemment pas le Français , ils parlaient tous Gascon , et ce n’était pas une exception , car , à cette époque , le français n’était en fait parlé que dans une petite partie du pays , en gros l’Ile de France actuelle et l’Orléannais . A la Révolution , l’Abbé Grégoire affirme que seuls 15 départements sur 83 utilisent couramment le français.
Le Gascon , à partir de ce moment , intégra des expressions françaises , en les »gasconnisant » , mais donna aussi au français nombre de mots : cadet (capdeth) , béret (berret) , gabare , cargaison (cargar) , mascaret , aubade (aubada) etc. , comme il l’avait fait avec l’anglais : par exemple le mot gascon »coca » (lire couque) signifiant »gâteau », est devenu »cookie » .
Concernant la langue française , jusqu’à la Révolution le problème fut insoluble , il aurait fallu envoyer tous les Français à l’école , ce que ne pouvait évidemment envisager l’ancien régime . Par exemple dans l’armée française les régiments ne se comprenaient pas , il y avait les régiments de Gascogne , de Picardie , de Bretagne , etc. qui parlaient la langue de leur région , seuls les officiers savaient lire , écrire et parler français et seuls les nobles avaient le possibilité d’accéder au commandement où bien souvent d’ailleurs ils brillaient par leur totale incompétence .
La Restauration et le second Empire , menèrent une politique timide concernant l’éducation , il fallut attendre le retour de la République et voir s’ouvrir les écoles à tous en 1882 pour que le français devienne enfin la langue commune aux habitants de notre pays. Mais la force de l’habitude et la présence des »anciens » fit que le gascon , devenu désormais un patois , car enrichi de très nombreux mots français à peine »gasconnisés » , s’est maintenu jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale , date à laquelle, seulement, on a pu dire : Le pays d’Orthe parle et écrit le Français.
Sources : Essentiellement Michel Morvan Docteur 3ème cycle linguistique Université de Paris – Les linguistes Jacques Allières et Philippe Lartigue (Etudes du »Parler Noir ») Beau Broks (Master of Arts University British Columbia – Vancouver).
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