Philippe Mora
Ce texte est le début d’une petite série centrée sur ces familles de réfugiés.
A partir du 16ème siècle, pour fuir les persécutions de leur pays, les juifs du Portugal, qui avaient auparavant fui l’Espagne pour les mêmes raisons, vont vers diverses destinations pour se protéger. Des villes de Gironde, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques actuelles, compteront parmi les principaux points de chutes. L’intégration se déroule assez bien, sous l’égide des rois de France. Rares sont les incidents graves, mais les frictions sont fréquentes, qu’elles soient religieuses, juridiques, économiques ou dans la vie quotidienne. Alors que la situation à Dax pour ces réfugiés est souvent dépeinte comme idéale, on va découvrir qu’il a fallu l’intervention de Louis XIII pour arrêter certains troubles. Enfin, c’est Louis XIII qui est mis en avant dans l’acte mais rappelons que c’est sa mère, Marie de Médicis, qui est régente depuis l’assassinat en 1610, d’Henri IV.

Peinture de 1607 : Louis XIII, entouré de sa famille, dont son père Henri IV et sa mère Marie de Médicis (source image)
Comparativement à d’autres villes du secteur comme Bayonne ou Peyrehorade, Dax accueille peu de « marchands portugais », comme ils sont cités dans les registres paroissiaux. L’historien Christian Desplats (2016, p.88) comptabilise seulement 3 familles, les Luis, les Gomez et les Rodriguez, observation faite à partir des actes de baptêmes. Il peut paraître étonnant de les retrouver dans ces registres, mais cela s’explique tout simplement car ils devaient se comporter comme des catholiques pour être un tant soit peu acceptés, ne serait-ce que pour être enterrés dignement, et ils continuaient de pratiquer leur religion, chez eux. Avec ces 3 familles, Christian Desplats répertorie là les familles les plus visibles, mais j’ajouterai au moins un nom plusieurs fois croisé à Dax, à retenir pour la suite : Alvares.
Mais pourquoi ces juifs portugais se sont installés à Dax ? Déjà parce qu’ils sont le plus souvent marchands et que Dax, par l’intermédiaire de l’Adour, est en lien avec Bayonne et l’arrière pays, et était donc un nœud commercial pour eux, comme pour les marchands en général. Un article de la société de Borda de 1945 explique quant à lui la présence de ces juifs ibériques dans la cité par le trop bon accueil des Dacquois : « ce n’est plus de la condescendance, c’est de l’empressement ; ce n’est plus de la charité chrétienne, c’est un de ces entrains irréfléchis, si propres au tempérament dacquois, toujours prêt à accueillir et à combler de faveurs les nouveaux venus, quelques-fois très imprudemment, et au détriment de concitoyens beaucoup plus éprouvés » (p.12). Ce jugement qui pose question, plus qu’analyse, vient notamment du fait, qu’au final, la question n’a pas été véritablement étudiée. D’ailleurs Christian Desplats indique au préalable de ses réflexions au sujet de ces réfugiés que « l’histoire dacquoise des minorités et des marginaux reste à écrire » (op.cit., p.88). Avec les juifs portugais, on parle là, bien entendu, d’une minorité, non de marginaux, et cet article compte stimuler les connaissances sur cette minorité et en miroir, mieux connaître les Dacquois.
Quand Louis XIII protège les juifs vivant à Dax
Ainsi à Dax, si l’intégration semble s’être bien déroulée, la situation est en fait plus complexe, un peu comme dans les autres villes qui les ont accueillis. Il me semble que ce document que je vais vous présenter, qui indique des troubles à Dax, n’a pas été utilisé par les historiens jusqu’ici. Une correspondante historienne me souffle que si on devait trouver ce document, ce serait chez le spécialiste du domaine, Gérard Nahon. Mais revenons à ce manuscrit officiel, de seconde main (que je présente ici sur ce blog), qui nous apprend que les juifs de Dax ont fait appel à Louis XIII pour les protéger dans leur nouvelle ville. Le roi de France répond par une missive, datée du 13 mars 1611, au gouverneur de la ville de Dax, M. Poyanne (écriture d’origine respectée) :
« Le Sr Alvares portugais médecin de la royne régente ma mère [Marie de Médicis] ma fait icy plaincte de la part des marchans portugais qui sont dernièrement en ma ville dacqs de ce que lon les trouble et moleste en leur trafficq et negoce contre les privilleges quilz ont du feu Roy Monseigneur et père [Henri IV], m’ayant suplié de vous escrire en leur faveur pour les conserver et maintenir []. J’ay bien voulu vous faire celle cy pour vous dire que mon intention est que lesd. marchans portugais se comportent en leur d. négoces et autres leurs actions selon leur debvoir soit en ce faisant traictez à lesgal de mes autres subiets sans quil leur y soit faict aucun trouble ou empeschement [] »

Image tirée du descriptif sur la lettre du roi pour les négociants de Dax (source Conan Belleville)
On découvre ainsi que l’intégration de ces étrangers n’a pas été sans heurts, à Dax aussi, et que c’est le médecin de Marie de Médicis qui a fait passer le message au plus haut niveau. Il se nomme Francisco Alvares.
Ainsi donc, si la situation a paru sans incident à Dax, ce n’est sans doute pas seulement grâce une sorte de « bonhomie légendaire des Dacquois », c’est grâce au roi de France qui a fait pencher la balance vers l’apaisement. Et Dax, ville royaliste, a suivi ses recommandations et ainsi, des familles dacquoises ont parrainé des nouveau-nés de juifs portugais, montrant une bonne intégration. Christian Desplats cite d’ailleurs deux parrainages prestigieux par des membres des familles Poyanne et de Baffoigne, avant même la lettre de Louis XIII. Si vous avez ne serait-ce qu’une vague idée au sujet de la famille Poyanne, la famille Baffoigne, moins connue, était une famille non-noble particulièrement riche à cette époque, qui a fait construire le château de Castillon (page Wikipedia).
Avant de vous quitter, les lecteurs attentifs se souviennent de la mention de la famille Alvares, présente à Dax. Est-elle en lien avec Francisco Alvares, le médecin de Marie de Médicis ? Le prochain texte apportera un début de réponse à cette question et fera découvrir ces familles de réfugiés.
Bibliographie :
Desplats C., 2016. Histoire de Dax. Les temps modernes (XVI-XVIIIe siècle). Orthez, Ed. Société de Borda, nouvelles éditions Louis Rabier.
Mise à jour : un lecteur souligne qu’en 1611, le jeune Louis XIII n’avait que 10 ans, cela m’a poussé à changer d’image ainsi qu’à rappeler le rôle de régente de sa mère Marie de Médicis.
Mise à jour du 29/09/2024 :
Je m’aperçois par hasard que ce document a été acheté par les archives départementales des Landes (voici le permalien pour les références).
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