Rencontre généalandogique avec Emilie Ropert Dupont : l’airial dans tous ses états

Philippe Mora

Dans le dernier bulletin de la société de Borda (4ème trimestre de 2024), les travaux d’Emilie Ropert-Dupont sur l’airial retiennent mon attention. Elle finalise la collecte de données de terrain dans le cadre de sa thèse en géographie démarrée en mars 2023 au sein du laboratoire RURALITES1 de l’université de Poitiers et du Groupement Forestier de la Compagnie des Landes. J’ai souhaité en savoir plus, pour cela, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec elle par téléphone ainsi que de peaufiner quelques réflexions par mail.

Mettons une chose au point au sujet du pluriel d’un airial : plutôt « airials » ou plutôt « airiaux » ?

Emilie Ropert Dupont : Les deux formes existent au pluriel. A l’oral, que ce soit dans le de Born ou dans l’arrière-pays, on parle plutôt d’airials au pluriel. « Airiaux » est la forme attestée à l’écrit, cependant il est tout à fait possible d’opter pour « airials ». On peut utiliser les deux, l’usage dépend en fait surtout du contexte. Dans mes entretiens, les anciens utilisent davantage « airials ».

Comment définis-tu l’airial, de manière générale ?

Emilie Ropert Dupont : Pour reprendre une définition que j’utilise dans mes travaux : « L’airial est une vaste prairie plantée de chênes, sur laquelle sont répartis différents types de constructions : maisons, granges, bergeries, poulaillers perchés, parcs à cochons, etc. ». Cette définition de départ appelle des questionnements géohistoriques, sociaux, économiques, et environnementaux.

Présente-nous un peu ta thèse

Emilie Ropert Dupont : Cette thèse CIFRE2 permet de relier questions académiques et questions socio-économiques, c’est un trait d’union entre la recherche et l’activité de production, cela permet la rencontre des deux univers. Je travaille pour le groupement forestier de la compagnie des Landes3. Mes recherches sont basées sur trois types de ressources : des entretiens compréhensifs, des archives (privées, départementales et les archives nationales numérisée) et la littérature grise4. Ensuite, je mets en place un protocole qui me permet d’analyser ces données. L’airial landais a déjà été beaucoup étudié, mais pas nécessairement en géographie. L’approche spatiale permet d’en retracer l’évolution du 19ème siècle à aujourd’hui.

L’airial de Marquèze (source)

Peux-tu nous donner les grandes lignes de cette évolution ?

Emilie Ropert Dupont : Pour schématiser, le 19ème siècle est le siècle de l’afforestation et de la « modernisation » du territoire, avec la plantation massive du plateau en pins maritimes. Le 20ème siècle est caractérisé par la « touristification » de la côte, et le 21ème siècle par l’écologisation de la société. Chaque époque a une influence sur l’autre, est l’héritière de ce qui a précédé. Il y a des interdépendances. L’airial du 19ème siècle a fait avec l’airial agropastoral d’avant la forêt, issu de la lande, au sens pédologique du terme. L’airial a été entouré par la forêt et est devenu un habitat lié à la production, au charbon, à la résine puis la sylviculture fin 19ème. Au 20ème siècle, le littoral est affecté au tourisme, et l’arrière-pays est défini en tant que patrimoine, à travers la création du Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne et de l’écomusée de Marquèze au début des années 70.  Les habitats ruraux entrent dans le domaine culturel : on porte un intérêt aux pratiques rurales, aux techniques et matériaux de construction, à la manière dont est orientée une maison. Par exemple, la porte principale est orientée vers l’est, pour faire entrer le soleil le matin. Les maisons sur les airials ont une architecture qui s’adapte aux contraintes environnementales et deviennent des sources d’inspirations aujourd’hui, compte tenu des impératifs environnementaux. L’airial est donc devenu un patrimoine au fil du temps. Cette patrimonialisation dépend de 3 types de capitaux : culturel, financier et environnemental. Lorsqu’ils s’additionnent, cela renforce l’aspect patrimonial et entraîne la venue de populations qui souhaitent passer leurs vacances dans un airial, ou en faire l’acquisition au titre d’une résidence secondaire ou d’une résidence principale.

Donc aujourd’hui, ce patrimoine est valorisé…

Emilie Ropert Dupont : En effet, même plus, depuis 2010 on peut parler de « surpatrimonialisation »5, avec une augmentation de la valeur symbolique et financière. On constate, à l’échelle des EPCI6, une forte augmentation de la valeur vénale, entre 2010 et 2023, pour le foncier proche du littoral, bien moindre dans les landes intérieures. Quant à l’aspect symbolique, les airials répondent tout d’abord aux valeurs de chaque époque. Aujourd’hui ils sont associés à la nature et peuvent attirer une population désireuse de quitter le contexte urbain ou périurbain. Ce sont aussi les collectivités, les artisans et les associations qui, aujourd’hui, réinventent les fonctions des airials : tiers-lieux, cultures, production, permaculture…
La zone qui m’occupe, la communauté de communes de Mimizan dans le pays de Born, mais également les communautés de communes des Grands Lacs et Côte Landes Nature, car les communes étudiées ne sont pas toutes dans le même EPCI, est recherchée, construite, investie par des personnes souhaitant y passer des vacances ou leur retraite. Mais ce territoire est également en prise à des difficultés économiques (taux de chômage fort, taux de croissance de l’emploi faible).

On voit très bien cela dans La Nouvelle-Aquitaine en 100 cartes, plusieurs d’entre-elles étayent mes observations de terrain. Elles éclairent les témoignages issus des entretiens, menés auprès d’habitants, de professionnels et d’élus, en documentant les prix de l’immobilier, la part des résidences secondaires, l’évolution des surfaces urbanisées entre 2011 et 2021, ou encore l’évolution des surfaces urbanisées à usage résidentiel entre 2011 et 2021.

Que fait le Groupement Forestier de la Compagnie des Landes pour les airiaux ?

Emilie Ropert Dupont : la Compagnie loue ses bâtis à des personnes actuellement salariées de l’entreprise, ainsi qu’à des personnes extérieures à l’entreprise. Cela contribue à faire exister une offre locative quasi-inexistante. Il s’agit de résidences permanentes, comprenant des familles dont les enfants fréquentent alors l’école du village. Les biens situés en dehors du siège social, qui n’ont plus de fonction reliée à l’activité de production, peuvent être revendus à des personnes originaires de la région ou venant s’installer dans la région, ayant des regards différenciés sur la forêt, ou la « nature ». In fine, la régulation des prix des logements, dans le contexte du tourisme balnéaire qui entraîne le départ d’habitants n’ayant plus les moyens de se loger sur le littoral, est du ressort des élus. Le Pays-Basque a par exemple régulé la location touristique dans un souci d’équilibre territorial.

Et pourquoi ne pas plutôt faire en sorte qu’un airial puisse accueillir plutôt les locaux qui auraient un projet en lien avec la nature ?

Emilie Ropert Dupont : Je te remercie pour cette question : il y a deux réponses, trois en fait.
– La première : ce que tu suggères existe, sous la forme de partenariats et de collaborations multiscalaires : commune, communauté de communes, la Compagnie des Landes et le secteur associatif. Il existe deux exemples à Pontenx-les-Forges : un airial dédié à l’aspect patrimonial/culturel/historique, qu’il est possible de visiter, et qui est géré par une association. Un autre airial est l’objet d’un projet de formation en cours de montage, qui est chapeauté par la commune, la communauté de communes, une association locale et une association dédiée à la formation des jeunes d’envergure nationale.
– La deuxième : en tant qu’acteur territorial, la Compagnie des Landes est insérée dans ce tissu d’acteurs locaux, et prend donc part à la vie de la « Cité » en participant aux projets en cours, mais ne remplace pas les acteurs publics qui disposent d’autres outils, l’installation de logements sociaux par exemple. C’est pourquoi l’entreprise privée peut être appréhendée sous l’angle de l’intérêt commun, sans pour autant se confondre avec le secteur public, associatif ou l’Economie Sociale et Solidaire.
– Le troisième point concerne les tiers-lieux : je sors ici de ma thèse, mais c’est en soi un objet d’étude intéressant. Beaucoup de bâtis inoccupés, pas uniquement des maisons rurales, mais également des sites industriels ou d’anciens bâtis communaux ou agricoles, sont actuellement transformés en tiers-lieux. L’airial illustre aussi cette problématique : quels sont les possibles pour les lieux autrefois dédiés à la production ? Ce que j’observe à mon échelle – je n’ai pas étudié la question, c’est donc à prendre avec précaution, mais il existe une abondante littérature scientifique sur ce sujet à laquelle se référer – c’est que ce genre de projet de réorientation/reprise d’un lieu pour en faire autre chose est plutôt porté par des personnes qui ne sont pas forcément originaires de la région mais qui peuvent y résider depuis des décennies… cela dépend de la définition de « locaux ».

Cet entretien est un avant-goût des travaux à venir… Recherches à suivre !

Notes :

  1. Acronyme de : Rural, URbain, Acteurs, LIens, Territoires, Environnement, Sociétés. ↩︎
  2. CIFRE pour Convention Industrielle de Formation par la Recherche, Emilie Ropert-Dupont est rattachée à l’université de Poitiers et travaille pour le groupement forestier de la compagnie des Landes. ↩︎
  3. Page Wikipedia présentant ce groupement : ici ! ↩︎
  4. littérature non académique, mais spécialisée dans le domaine. ↩︎
  5. Par « surpatrimonialisation », nous entendons que l’intérêt accru pour les motifs de la
    patrimonialisation aboutit à une accentuation de la valeur symbolique et vénale du bien,
    comparable à un actif financier surcoté par rapport à sa valeur réelle (définition donnée dans une publication à venir). ↩︎
  6. Etablissement Public de Coopération Intercommunale. ↩︎

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