Eric Badets transmet sa passion de la langue gasconne avec sa chaîne Youtube. Dans une de ses vidéos, il partage un conte landais, « Les fées de la dune de Boumbét », recueilli par Félix Arnaudin, et lu en gascon par l’historien Philippe Lartigue (écoutez-le ici ! et une adaptation chantée par Eric Badets, ici). Ce conte fait écho à la vie de Félix Arnaudin, qui lui aussi connaîtra un amour impossible, parallèle développé dans « L’heure du début des rêves« , de Vincent Lalanne. Grâce à Eric Badets et de Sabrina Bazaille pour les dessins, nous proposons ci-dessous une mise en forme textuelle de ce conte, la version française tout d’abord, suivie de la version gasconne. Ce conte est accessible dans l’ouvrage « Contes populaires de la Grande-Lande« , qui propose plus de 600 pages de contes locaux !
Conte recueilli par
Félix Arnaudin
Il y avait une fois un berger de Taoulade qui logeait ses moutons dans une borde, à Boumbét. La borde de Boumbét n’existe plus aujourd’hui : elle était située au nord des tertres, près d’une sorte de pelouse.

Photo de Félix Arnaudin, sur un chemin menant à Bombet (source)
Ce berger était un garçon un peu fier, et qui savait même un peu lire.
« – Tu ne veux pas fréquenter ceux qui te valent, ni leur parler, lui disaient les autres bergers, mais pourtant tu auras toujours autant de tiques !»
Mais lui laissait dire et n’en faisait qu’à sa tête.
Vous savez que l’on contait, autrefois, qu’on entendait du bruit sous la dune de Boumbét. Et le berger, tout en surveillant son troupeau, en avait plus d’une fois fait l’expérience ; parfois on entendait gri-gri-gri, comme si l’on avait remué de la vaisselle ; d’autres fois il entendait comme de grands éclats de rire, ou comme le bruit de pas de gens qui se seraient promenés sur l’alios : plim-plam, plim- plam…
Et il pensait souvent, avec un peu de crainte pourtant :
« – Je voudrais bien voir le nid de ces bourdons-là… »
On était bientôt au milieu de l’été ; on lâchait les moutons pendant la nuit.
Un soir, le berger arriva à la borde, et une fois le troupeau dehors, il alla s’asseoir au sommet de la dune. Là, il tira un livre de son sac et il commença à lire. Et il lisait, et il lisait toujours… Par moments, il jetait un coup d’œil aux astres.
Au bout d’un moment, vers minuit, la dune s’ouvrit par le milieu juste devant lui. Et il entendit une voix de femme qui disait :
« – Petite, va voir ce qui se passe sur la dune».
Une petite fille monta :
– Mère, dit-elle, je vois un berger assis sur une touffe de bruyère.
– Dis-lui de descendre ici, reprit la voix, et qu’il n’ait pas peur que son troupeau s’en trouve mal.
La fillette remonta :
– Pâtre, dit-elle, il faut que vous veniez chez nous. Et n’ayez pas d’inquiétude pour vos bêtes.

– On ne meurt qu’une fois, songea-t-il, et je veux voir cela ! »
Et il descendit. Aussitôt qu’il fut entré, la dune se referma derrière lui. Trr ! Tout ceci l’intriguait fort, et il regardait souvent vers le haut.
« – Suivez-moi, dit la fillette, personne ne vous fera de mal. »
Le berger arriva dans la salle d’un logis si beau qu’il n’avait jamais vu le pareil ; ici c’étaient des miroirs, là de la vaisselle, et des vases, de belles choses d’un côté, des choses encore plus belles de l’autre : l’homme en était ébloui. Tout était net, tout brillait comme l’eau claire au soleil.
Dans un miroir, le garçon vit une lande profonde, profonde, où des bergers erraient, montés sur leurs échasses, derrière les troupeaux ; il voyait tout ceci comme s’il avait été sur terre.
Puis il aperçut un groupe de femmes qui riaient en face de lui, si belles et gracieuses que c’était un plaisir de les voir. Il y en avait une, toute jeune, qui portait sur ses cheveux une couronne tressée de bruyère et d’ajoncs fleuris.
« – Pâtre, dit-elle, assieds-toi. Tu as ici ce qu’il faut pour te restaurer et te reposer. Ne te soucie pas de tes brebis : elles n’ont pas besoin de toi pour se garder. »
Et les fées lui servirent une splendide collation, avec une profusion de mets exquis auxquels il n’avait jamais goûté.
« – Oh ! pensa-t-il, si jamais je me suis bien rassasié dans ma vie, ce sera cette fois-ci… »
Quand il eut bien mangé, les fées le conduisirent à un lit si beau qu’il n’osait pas s’y coucher.
« – Ce n’est plus le grabat de la borde, se dit-il, et je n’y ramasserai pas de tiques ! »
Et il s’endormit. Quand il s’éveilla, il se remit à lire, et à lire encore dans son livre, jusqu’à ce qu’il eût fait rouvrir la dune. Et il s’en alla.
Son troupeau était à l endroit où il l avait laissé, bien rassasié et au complet.
Et, pardi ! à partir du jour où il connut ce chemin, il prit vite l’habitude d’y passer. Il y avait là-dedans une fée toute jeune, et jolie, jolie comme un miroir. Si bien qu’ils se prirent d’amitié l’un pour l’autre. Dès lors, les autres bergers ne le revirent plus guère à la surface de la lande.
« – Où te caches-tu donc ? lui disaient-ils. Nous te perdons pendant des jours entiers !»
Mais ils pouvaient parler : ils en étaient pour leurs frais. Il gardait encore un peu ses moutons, mieux vêtu que tous les autres, et les poches pleines d’argent. Et son troupeau prospérait plus qu’aucun autre ; jamais ses brebis ne se mêlaient à d’autres, qu’il fût présent ou non; si elles rencontraient d’autres troupeaux, elles se détournaient d’elles-mêmes, ou bien elles les traversaient sans faire de mélange.
Tout ceci donnait fort à jaser ; il y eut deux bergers, plus perspicaces que les autres, qui voulurent savoir ce qu’il en était, et qui l’épièrent. Un soir, ils le virent se glisser vers la dune de Boumbét ; il avait beau se baisser, se dissimuler entre les buissons, les autres le suivaient de loin, d’une borde à l’autre ; ils arrivèrent juste à temps pour le voir s’engouffrer dans la dune.
C’en était assez pour que le lendemain, avant le lever du soleil, bergers, chevriers et vachers poussassent les hauts cris de Cantegrit à Labouheyre.
Mais quand le berger voulut revenir au logis des fées, la dune ne bougea pas plus qu’une souche ; elle resta comme elle était auparavant et telle qu’elle est toujours demeurée, un tertre sablonneux, parsemé de bruyère et de serpolet, avec un chemin tout blanc.
Et lui, il eut beau lire et marmonner des imprécations, et verser toutes les larmes qu’il voulut, il n’y rentra plus jamais. Pauvre il avait été et pauvre il redevint. Malgré tout, il ne voulut jamais quitter cette garde pour si misérable qu’il y fût. Ainsi passa sa vie le berger de Boumbét, loin des hommes et de tous, sans jamais se marier ; il ne fréquentait personne, n’avait d’autre lit ni d’autre foyer que ceux de la maisonnette de la borde.
On le voyait la nuit, au clair de lune, disait-on, errer sur le monticule et frapper le sol de son bâton d’échassier, comme qui veut se faire ouvrir une porte.
Et maintenant, en gascon en graphie originelle de Félix Arnaudin !
Les hades dou tuc de Boumbét
Un cop qu’i’ aué un aulhé de Taulade que barréue en ùu’ borde de Boumbét. Le borde de Boumbét, ouey qu’i’ es pa mé, qu’ère lahore a bise dous tucs, proche d’un pradéu.
Aquet aulhé qu’ère un gouyat un tchic sus et, é que sabé mêmes un tchic legî.
« – Bos pa ha ‘ stans ni parligoys dap lous qui te balen, ç’ou disen lous auts aulhés, qu’auras toutun autan de lagas !»
mé et, maggléue pa de ha soun camin.
Sàbet, qu’ère un disedey, d’aus cops, que s’entiné harde debat lou tuc de Boumbét. É l’aulhé, en ouardans, qu’ic aué mantun cop ‘sprubat ; dous uns cops, gri-gri-gri, s’entiné, coum se hadén ringa lous tés ; d’aus cops qu’entiné coum de béts ‘scargalhs d’arride, ou uncouére coum se le gén se passeyéuen sou lapa : plim-plam, plim-plam…
É se penséue mantun cop, pa chét pou toutun :
« – Bourrî bien bede lou nit de ‘quires mùures…»
É qu’éren léu a mey estiu ; qu’aubriuen le neyt.
Un dessë, l’aulhé qu’arribe a le borde, é, un cop lou ligot abiat, que s’en ba s’asséde sou cim dou tuc. Aquî que se tire un libre dou sarroun é que se bout a legî. É legî, é legî, é legî… É, a grans pauses, qu’arrebouréue lous lugans.
Enta’nlore, decap a meyneyt, lou tuc que s’òu hén en dus tros dauan et. É que ba ‘nténe ùu’ buts de hemne que disé :
« – Méynade, ba bede ço que s’i despasse sou tuc. » Uu’ méynade que puye :
– May, ce dit, que bey un aulhé asséytat su ‘n boussoc de broc.
– Dit-lou que drabi ença, ce dit le buts, é n’ayi pa nade pou que soun ligot qu’ani a mau.
Le done que tourne puya :
– Pastou, ce dit, que dîuet bî enta noste’ géns, é n’àyit pa pou que lou ligot qu’ani a mau.

– Moren pa qu’un cop, ce’s pense et, é buy jou bede aco, bé ! »
E que drabe. Taléu entrât, lou tuc se tourne barra. Trr ! Aco qu’òu poudé, é qu’arrebouréue hort decap en haut.
« – Seguit-me, ce dit le méynade, digun bes hara p’ arrë. »
Qu’arribe sou laré d’un oustau ta bét, ta bét ! S’en poudé pa cara ; aquî miralhs, aquî tés, aquî bachéts, é harde d’un estrem, é harde de l’aut : qu’en aué lous ouelhs enterlusits. Tout ère esclet, tout que lusiue coum le bére aygue au sou.
En un miralh, lou gouyat que bit ùu’ lane prouhounte, prouhounte, dap aulhés que se birouléuen tout’ tchancats capbat lou téms au darré dous ligots : que bedé aco coum s’ére estât sus térre.
Puy que bit un gart de hemnes que s’en arridén decap a-d-et, mé ta broyes é ta béres, qu’ère un plesî d’ic bede. Que gn’ aué ùue, toute jouene, qu’aué sou pùu ùu’ couroune trenade de broc é de jaugue flouride.
« -Pastou, ce dichout, asséyte-te. Qu’i’ a acî per tu de que te ha passa le hami é l’adroumî. N’ayis pas sounje de tas aoulhes, n’an pa daune de tu enta se ouarda. »
É les hades qu’òu serbiren un despré, harde a hindehande, que jamé n’aué goustat de ta boune.
« – 0 ! ce ‘s pense et, m’arrepasteréy toutun un cop, bé, ou mau i’ aurë. »
Con estout hart, les hades qu’òu miéren en un leyt ta bét, s’i gauséue p’ ajaca.
« – Aço n’es pa mé lou jas de le borde, ce ‘s pense, m’i carqueréy pa lagas ! »
É que s’adroumit. Con estout rebelhat, se tournét bouta a legî, é legî den soun libre, dinqua que hit aubrî lou tue. É que s’en anout.
Lou soun ligot qu’ère oun l’aué dichat, hart tan coum poudé ‘sta, é chét nat cap a dise.
E, pardî ! dempus que sabout aquet camin, qu’en gahét l’agrilh. Aquî dehën qu’i’ aué ùu’ hade toute jouene, é broye, broye, a s’i miralha. De tan ha que toumbéren amies. De ‘co en auan que binout desgays s’òu bedén sou plé de le lane.
« – Oun t’estuyes doun tu ? ç’òu hadén lous auts aulhés, que’t pérdem a ringlan’ journs !»
Mé perdiqueya poudén, its, aco qu’en auén. Que ouardéue dehét uncouére, mé bestit melhe que digun, é piaucs a toute man. Lou soun ligot que hadé bounes, é s’a dise i’ aué, melhe que nat aut : jamé les sous oulhes ne se barreyéuen, qu’et qu’i ‘stéssi ou nou : se hadén cap en d’auts ligots, que biréuen d’ires auan, ou de betout que trauquéuen chét barrey.
Tout aco que hadé ha parligoys ; qu’i’ auout dus aulhés, méy hignéns que lous auts, que boulouren sabë ço qu’en ère, é qu’òu ouardéren. Un dessë, qu’òu biren que s’espanéue decap au tuc de Boumbét ; é s’ahina, é s’ahina, é its lou seguî aus traslays, de l’un teyt a l’aut qu’arribéren tout jus per lou bede s’engoula ‘n lou tuc.
Gn’auout prou enta que lou lendouman, dauan sou-salhit, aulhés, crabés é baqués qu’en gitéssin lous diumadau de Cantegrit a Lebouhéyre.
Mé con l’aulhé boulout tourna a le méysoun de les hades, lou tuc magglét pa mé-bit qu’un trouc ; que damourét coum dauan ère é coum es dempus tustém damourat, un piòu sabblut, pedassat de broc é de sarpoul, dap un camin tout blan.
E qu’auout bét legî é papouteya, qu’auout bét gita plous, jamé n’i tournét entra. Praube qu’ère estât, praube que tournét bî. É per ‘co, boulout pa jamé salhî de ‘quere ouarde, ta péynu qu’òu déssin lou pan. Atau que hit le sou bite l’aulhé de Boumbét, lugn dous omis é de touts, chét jamé se marida ; hadé pa ‘stans dap digun, n’aué pa d’aut jas ni d’aut laré que l’oustalet de le borde.
Qu’òu bedén le neyt, a luts de lùuéyre, ce disén, biarda capbat le tucouléyre é truca dap lou pau tchanqué su’ le sole de le térre coum un gén que bòu ha aubrî ùu’ porte.
Counde arrecaptat per Félix Arnaudin
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