Les familles landaises proches de la Mission de Vincent Depaul aux XVIIe et XVIIIe siècles

Voici votre feuilleton historique de l’été 2025, réalisé à partir de deux articles initialement prévus pour le bulletin de la société de Borda (finalement je verrais bien une publication ultérieure, plus ample).

Chapitre suivant

Philippe Mora

Résumé du 1er article – Nous verrons les familles landaises, du diocèse de Dax principalement, qui ont fait vivre l’action et les valeurs de Vincent Depaul. Nous commencerons par montrer les liens entre la famille de Bertrande Mora, mère du saint, avec des familles de prêtres de la Mission notamment les familles Mancamp, Pommiers, et par ricochet, la famille Cardenau et d’autres encore. Ces trois familles sont centrales dans le mouvement vincentien landais. De lien en lien, avec les alliances familiales et les parrainages, nous cernons un peu mieux à la fois la communauté religieuse du saint et sa famille.

Remerciements : cet article n’aurait pas été aussi riche sans Christian Baffoigne, Marc Billard, Hervé Coudroy, Cyril Delmas-Marsalet, sœur Claire Parnière, Philippe Soussieux, les descendants de la famille Mancamp, les relecteurs du bulletin (leurs retours sont anonymisés, je ne peux donc pas les citer) et les bénévoles de GBA. Merci beaucoup à vous tous !

Vincent Depaul[i], né le 5 avril 1580[ii] à Pouy[iii], fils de Jean Depaul et de Bertrande Mora, s’est donné pour mission, par son cheminement de vie, de développer la charité ainsi que l’évangélisation des campagnes. Il agissait dans la société et devait donc s’entourer de personnes qui adhéraient à son projet. Autour de lui, certaines familles landaises sont déjà connues[iv]. Dans cet article, nous allons en découvrir d’autres, elles aussi proches de son action, en partant de l’intrication de deux réseaux : le réseau familial de la famille de Bertrande Mora et le réseau de familles de Lazaristes. Nous allons ainsi découvrir des familles landaises peu mises en avant jusqu’ici qui ont pourtant partagé et ont fait vivre les valeurs de « Monsieur Vincent », familles unies sur 200 ans (XVIIe et XVIIIe siècles) voire jusqu’au XIXe siècle. En parallèle, nous examinerons la généalogie du saint sous un nouvel angle. Analyser un réseau de familles partageant les mêmes valeurs religieuses n’est pas une hypothèse audacieuse, c’est un axe d’observation connu des historiens et un phénomène dont les religieux avaient conscience. À l’instar de l’historienne Alison Forrestal[v] qui, en 2017, a analysé le réseau de Vincent Depaul à partir de son arrivée à Paris pour mieux comprendre ses choix et son organisation, ces réseaux landais apporteront un éclairage plus précis sur le mouvement vincentien dans les Landes.

Ces familles que nous allons rencontrer sont liées car elles partageaient les valeurs du saint en particulier et celles de la réforme catholique en général. Ce réseau comprend de nombreuses personnes, ce qui nécessitera une suite à paraître ultérieurement. Ce premier article fera un point sur la famille Mora de la mère de Vincent Depaul et les familles de Lazaristes très proches de ces Mora, familles centrales qu’on retrouvera d’ailleurs dans l’article suivant : les familles Mancamp, Pommiers et Cardenau. Dans cette seconde partie, les liens se multiplieront et permettront de rencontrer l’ensemble des missionnaires du diocèse de Dax et plus encore. Ces liens religieux reposent sur des valeurs communes, et, pour les observer concrètement, nous essaierons d’avoir une vision globale des différents groupes d’individus, religieux ou non. Cet article, dans chacune des deux parties, s’appuiera sur deux sources principales :

  • Des recherches généalogiques sur les Mora[vi] de Saint-Paul-lès-Dax[vii], avec leurs différentes branches des lieux-dits du Bayle, du Chot[viii], et leur descendance. Ces Mora sont, d’après les actes et d’autres indices indirects, les Mora les plus proches de la famille Depaul. L’hypothèse soutenue à ce propos est qu’ils sont descendants de la même branche Mora que la mère de saint Vincent.
  • Le livre « Saint Vincent Depaul : dans ses rapports avec la Gascogne », publié en 1885 – 1887[ix] rédigé par Jean-Baptiste Pémartin, prêtre de la Mission, qui sera complété par les archives en ligne du mouvement vincentien[x]. Pour notre étude, nous nous focaliserons sur les prêtres précédant la Révolution française.

En allant de lien en lien grâce aux parrainages et aux alliances familiales, ces données participeront pleinement à répondre au projet plus global de découverte de réseaux sociaux[xi]. C’est pourquoi les prêtres lazaristes arriveront dans cette analyse par un lien observé plutôt que par un ordre arbitraire, qu’il soit géographique, chronologique ou alphabétique. Si on privilégie la force des liens, cela s’explique du fait que les familles d’un même milieu s’alliaient entre elles à cette époque. À l’instar des seigneurs, les mariages chez les familles plus humbles relevaient aussi d’alliances familiales, notamment pour réguler la propriété terrienne ou pour conserver un même rang social et pas seulement : les valeurs religieuses comptaient aussi. Dans ce contexte, les parrainages sont particulièrement révélateurs des liens entre les individus. Et pour donner un ordre d’idée du nombre d’alliances familiales observées pour une même famille sur les deux siècles qui nous occupent principalement, les XVIIe et XVIIIe siècles, cela varie le plus souvent d’une dizaine à une trentaine d’unités. Lorsqu’on relève alors un mariage, il ne faut pas penser que ce serait une alliance noyée parmi une multitude.

Dans ce contexte d’alliances familiales, les parrainages ont une grande signification et constituent un réseau solide. Nous avons pu voir ces parrainages et alliances plus aisément et systématiquement grâce au moteur de recherche de Généalogie du Bas-Adour[xii] qui permet des recherches croisées individu / parents / parrains[xiii]. Nous avons aussi consulté des registres paroissiaux du secteur comme ceux de Saint-Paul-lès-Dax, Pouy, Pontonx-sur-l’Adour, Tartas, Gamarde-les-Bains, etc.

Quant à l’ouvrage de Pémartin, c’est l’ouvrage le plus précis au sujet des Gascons entourant l’action de saint Vincent, de son vivant et après son décès. Il recense les Gascons qui ont fait vivre l’action du saint. Parmi ces individus, on retrouve sans surprise de nombreux religieux mais pas uniquement. Souhaitant étudier l’entrelacement des proches des Mora de Saint-Paul avec les familles des prêtres de la Mission, nous avons focalisé nos recherches sur les seize missionnaires du diocèse de Dax d’avant la Révolution, parmi lesquels quatre d’entre eux ont bénéficié d’une biographie de quelques pages. Voici ci-dessous la liste de ces seize Lazaristes du diocèse de Dax. Ceux avec un astérisque ont eu droit à une petite biographie. Les années indiquées dans le tableau sont les années de naissances.

Missionnaires du diocèse de Dax (prêtres)Missionnaires du diocèse de Dax (frères)
Jean-Baptiste Bustarret (Brassempouy, 1759)
Jean-Baptiste Depaul (Pouy, 1770)
Jean-Baptiste Destouesse (Tartas, 1742)
Pierre Duchâteau (Tartas, 1720)
Jacques Christophe Hiriard (Dax, 1694)
Guillaume Lostalot (Dax, 1660)
Jean Lostalot* (Dax, 1668)
Jean-Joseph Mancamp* (Pontonx, 1663)
Jean-Baptiste Pomiers* (Pontonx, 1707)
Jean Cardenau (Tilh, 1726)
Léonard Cardeneau (Tilh, 1731)
François Darrecbielh (Pomarez, 1738)
Germain Duboscq (Gouts, 1726)
Bertrand Ducournau* (Amou, 1614)
Jean Laborde (Montfort-en-Chalosse, 1722)

S’il apparaît dans cette liste, Bertrand Ducournau ne fera cependant pas partie du corpus étudié car il est le seul à avoir accompagné le saint de son vivant et est arrivé à lui par un cheminement particulier, à une époque très différente de celle des autres Lazaristes de cette liste. Le nombre de Lazaristes étudiés est donc de quinze, trois d’entre eux ayant une courte biographie.

En analysant les liens de la famille Mora de Saint-Paul avec ces Lazaristes, nous découvrirons à la fois le réseau religieux et la généalogie complexe de saint Vincent.

Notes :


[i] C’est plutôt Vincent de Paul, mais celui qui allait devenir saint, pour éviter toute confusion avec une éventuelle particule noble, a choisi d’écrire son nom de manière attachée : Depaul. On retrouve aussi souvent le nom « de Pau » dans les registres paroissiaux. « De Paul » vient d’un saint Paul (Soussieux, 1991, p. 22).

[ii] Cette date nous paraît la plus probable d’après l’analyse de José-Marià Roman (1981, p. 21). Voir aussi sur ce blog ici !

[iii] Nom d’origine de la paroisse de Saint-Vincent-de-Paul. Nous utiliserons cet ancien nom pour aider à distinguer de saint Vincent de Paul, le personnage.

[iv] Nous pensons notamment à la famille Depaul mais aussi aux familles Comet et Saint-Martin, pour les découvrir et bien plus encore, lire la notice au sujet de Vincent Depaul, du dictionnaire de Philippe Soussieux (2012, p. 794 – 800). Sans les étudier précisément, nous croiserons leurs routes.

[v] Forrestal A., 2017. Vincent de Paul, the Lazariste Mission, and French Catholic Reform. Oxford, Ed. Oxford University Press. J’en parle ici sur ce blog.

[vi] De Moras, Dumorar ou Moura, toponyme gascon signifiant « lieu humide ». Nous utiliserons le nom « Mora » car c’est ainsi qu’aujourd’hui il s’écrit le plus souvent.

[vii] Je noterai Saint-Paul dans cet article pour à la fois alléger le texte et correspondre à l’époque concernée.

[viii]  Grosclaude M., Guilhemjoan P., Narioo G. (2004, p. 386). À prononcer « tiot », mot gascon signifiant « flaque d’eau », il existe en effet, encore de nos jours, une petite mare sur ce lieu-dit.

[ix] Permalien sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9631983s « Publié dans la Rev. Des Basses-Pyrénées et des Landes sous le pseudonyme de « Jean du Pouy » (1885, 1887) » (Soussieux, op. cit., p. 591).

[x] Lien : https://www.docsvincentiens.fr/

[xi] Je me retrouve tout à fait dans la méthode récemment exposée par Pierre-Valéry Archassal : « Parrains et marraines, la parenté spirituelle » (2025).

[xii] http://genealogie-basadour.fr/actes/ moteur de recherche de l’association de Généalogie du Bas-Adour (GBA).

[xiii] Site des archives départementales des Landes : https://archives.landes.fr/ 

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