Les Mora de Saint-Paul : leurs liens avec les familles Depaul, Mancamp et Pommiers

3ème chapitre du feuilleton de cet été 2025 !

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Philippe Mora

Aussi loin que l’on puisse remonter, les Mora de Saint-Paul sont issus d’un certain Janic[i] Mora, sergent royal[ii] qui a fait sa vie à cheval entre les XVIe et XVIIe siècles. D’après nos travaux, il est neveu de Bertrande Mora. Pour commencer, il est père de plusieurs enfants dont Louis, du lieu-dit du Chot, Jean, du lieu-dit du Bayle, Pascale et Antonine : ne sont cités ici que les enfants les plus sûrs. Le Bayle et le Chot, lieux adjacents, sont proches de Ranquine[iii] (Fig. 1).

Légende de la figure 1 : carte d’état-major 1820-1866, prise sur le site geoportail.gouv.fr La ligne rouge sur la carte est la limite entre Pouy et Saint-Paul.

Sur le plan financier, la fonction de sergent royal[iv] est équivalente à celle de laboureurs aisés, ce qu’étaient les Mora du Chot. Cela a pu être constaté grâce à deux contrats de mariage courant du XVIIe siècle[v]. Ces laboureurs, propriétaires[vi] et de fait capcazaliers sont du même rang social que Jean Depaul, père de Vincent, capcazalier de Ranquine. Nous avons donc là deux familles aux vies proches, d’abord géographiquement bien sûr, mais aussi dans leur niveau de vie et même leurs manières de vivre du fait du couplage des proximités géographiques et sociales. Petite parenthèse : il est nécessaire de démystifier le terme de capcazal, spécifique à ce secteur. Capcazal signifie « maison-chef » en gascon, les maisons capcazalières bénéficiaient de droits, notamment de basse justice, et d’exemption d’impôts. Contrairement à une idée répandue qui élève beaucoup trop le niveau social des capcazaux, l’historienne Anne Zink (1997) démontre qu’il était fréquent d’avoir ce statut, dans l’Ancien Régime. Les laboureurs, terme indiquant un propriétaire terrien, étaient de fait capcazaux après quelques temps d’exploitation sur un même lieu. Toujours d’après cette chercheuse, les niveaux économiques pouvaient donc être disparates, pas seulement aisés. Pour étudier ce rôle du capcazal dans les Landes, l’historienne s’appuie notamment sur un texte central du début XIXe, rédigé par un avocat de Dax nommé Bergoing. Hasard de l’histoire, on croisera sa famille plus loin.

Mais revenons à la fratrie des Mora de Saint-Paul pour découvrir leurs liens avec les familles Pommiers, Mancamp et Depaul. Nous allons nous focaliser pour cela sur la branche du Chot et commencerons par les deux femmes de la fratrie, avec pour l’une d’elles des certitudes et l’autre, des incertitudes. Les certitudes, on les a avec Pascale l’épouse de Pierre Depaul[vii], neveu du saint, qui enfanta de Louis Depaul en 1645 ; ce dernier deviendra à son tour propriétaire de Ranquine. La marraine de Louis Depaul est Pascale Bernos, conjointe de Pierre Dadou [ajout 21/07/2025 : Pierre Dadou est cousin (pas cousin germain) avec Jean Mora de la lignée de David Mora. Né en 1620 à Dax,il est avocat au parlement et est l’époux de Jeanne Dubernard. Pierre Dadou est aussi cousin avec Saubat Pons (1636-1711), lui aussi avocat au parlement de Bordeaux, conjoint de Bertrande Bordes (source : 1 MI 160 ainsi que mes recherches à partir des noms cités)], notaire royal de Pouy, laquelle est aussi marraine, en 1642, d’Arnaud Mora, neveu de Pascale Mora, fils de Louis Mora du Chot. Ces deux parrainages de Pascale Bernos sont intéressants par leur équilibre : un parrainage du côté de la famille Depaul, un parrainage du côté de la famille Mora. C’est d’autant plus significatif que Pascale Bernos n’a été marraine qu’une seule fois à Saint-Paul, pour Arnaud Mora[viii]. C’est un des faisceaux indirects montrant le lien particulier entre les Mora de Saint-Paul et les Depaul.

Ce parrainage nous amène à une réflexion plus générale : que ce soit chez les Depaul et chez les Mora, nous observons des parrainages asymétriques sur le plan socio-économique : il ne faut pas les considérer comme de purs hasards ou un simple rapport de « dominant » à « dominé ». Ces parrainages asymétriques se font aussi sur une base de valeurs partagées. Les Depaul, comme les Mora, ont connu une période particulière durant l’effervescence créée par la notoriété de Vincent Depaul. Ensuite, ils ont retrouvé des parrainages « d’égal à égal », le plus souvent entre laboureurs plutôt aisés de leurs paroisses, mais aussi avec des marchands. Ces contacts se poursuivront sur plusieurs générations, au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. En tout cas, ce couple Depaul / Mora dans la 1re moitié du XVIIe siècle vient sans doute d’une logique de régulation terrienne entre ces familles de laboureurs. Ces régulations induisaient des mariages avec les mêmes familles, sur plusieurs générations, tout en évitant la consanguinité ou en ayant une dispense religieuse.

Nous venons de voir des liens clairs et certains avec Pascale Mora, nous allons maintenant naviguer dans l’incertitude, avec Antonine : nous avons pu la voir unie à plusieurs époux potentiels mais certains se révèlent de fausses pistes ou restent des pistes à explorer. La plus intéressante à tenter d’élucider serait celle d’Antonine Mora, conjointe de Thomas Depaul, frère de Pierre Depaul, l’époux de Pascale Mora, couple qu’on vient de croiser. Serait-ce bien Antonine de la famille Mora de Saint-Paul ? Il serait en effet possible que les deux frères Depaul aient été mariés aux deux sœurs Mora. Ceci dit, Antonine est souvent indiquée par des généalogistes comme épouse d’un Lacaule (mais c’est une erreur[ix]) ou encore de Jean Darrauzet, sergent ordinaire de la baronnie de Gourbera. Cela reste à vérifier. Les hypothèses potentielles ne s’excluent par forcément.

Passons désormais à l’intrication entre la famille Mora de Saint-Paul et les Lazaristes. Ces liens ont pour origine le couple Louis Mora, dit du Chot, et Marie Pommiers. Cette dernière était originaire de Pontonx-sur-l’Adour (vers 1615), fille de Dominique, marchand, et de Marguerite Mancamp. Parmi ses ascendants, on compte la famille Baffoigne, aussi présente à Pontonx, d’une certaine notoriété car l’un d’eux, Jean Baffoigne, fût un marchand-banquier-procureur qui connut un enrichissement singulier étudié par l’historienne Anne-Marie Cocula-Vaillières (1980 et 1984) et aussi par des érudits locaux tels que l’abbé Meyranx en 1913 ou Gaston Dupouy en 1975. Anne-Marie Cocula-Vaillères explique que les différents rôles portés dans la société par Jean Baffoigne, à la fois marchand, officier de la maison d’Albret et donc banquier, sont un atout pour la gestion de ses prêts à des nobles ou non et qu’un « tel exemple montre comment naît, comment se développe, se ramifie et se consolide le pouvoir de ces nouveaux seigneurs de la terre que l’on rencontre alors dans bien d’autres régions comme La Lorraine, le Lyonnais ou le Bassin Parisien » (1980, p. 209-210). L’abbé Meyranx y voit quant à lui un roturier qui s’enrichit au détriment des nobles durement touchés par les guerres. Ses jugements moraux ont été très tôt critiqués[x]. Mais il narre aussi une légende locale édifiante, témoin du ressentiment à travers les siècles, au sujet de Jean-Bertrand Baffoigne, fils de Jean. Cette légende raconte que Jean-Bertrand a pactisé avec le diable afin de terminer la construction du château de Castillon, à Arengosse (Fig. 2).

Légende de la figure : Château de Castillon (ou château d’Arengosse). Photo Wikipedia.

S’il nous semble important de mieux connaître la famille Baffoigne, c’est parce que la grand-mère paternelle de Marie Pommiers est Isabeau Baffoigne, cousine de Jean-Bertrand. On mesure donc avec force tout l’écart entre la famille Baffoigne et la famille Mora, famille de laboureurs. Pour faire un tour d’horizon de cette famille Baffoigne, les recherches généalogiques de Christian Baffoigne[xi] permettent d’éviter quelques écueils et remontent la branche Baffoigne de Marie Pommiers jusqu’à un certain Steven Baffoigne, notaire, bourgeois, marchand de Pontonx, né vers 1450. Entre Steven Baffoigne, l’ancêtre le plus éloigné dans le temps, et Marie Pommiers, on croise outre le marchand -banquier, un sieur de Castillon, un abbé de Saint-Paul, des notaires, petits seigneurs, un marchand, notaire à Pontonx et Tartas, un sieur de Tosse et de Saubescure, un juge et bayle[xii] à Pontonx, un lieutenant en la prévôté, et cela uniquement du côté des Baffoigne, sans tenir compte des familles alliées.

En se rapprochant de Marie Pommiers, commençons par ses oncles paternels : un curé de Lesgor, un vicaire perpétuel de Pontonx, un huissier en la prévôté, un procureur juridictionnel de Magescq qui est aussi sieur de Barescq[xiii], un huissier, un marchand. Et poursuivons avec sa fratrie : un curé de Garrosse et de Lesgor, un procureur juridictionnel de Pontonx, un prieur de Taller, un greffier de Pontonx et une sœur épouse d’Étienne Dufort, qui est le fils de Jean Dufort et de Claudine Depaul (sœur de Vincent Depaul). Avec cette sœur de Marie Pommiers, nous observons là que la famille Pommiers de Pontonx est proche à la fois des Depaul et des Mora.

Les oncles et tantes du côté maternel de Marie Pommiers, les Mancamp, sont moins nombreux avec un vigneron / marchand et un juge de Préchacq puis notaire royal : ce dernier aura une place importante dans le mouvement vincentien.

On pourrait se demander comment la famille Pommiers de Pontonx et les Mora de Saint-Paul ont pu s’allier : d’après nos recherches, c’est l’unique fois où les Mora de Saint-Paul ont fait alliance avec une famille venant de Pontonx. D’autant que les conditions sociales sont très différentes. Ainsi, nous pouvons émettre deux hypothèses diamétralement opposées selon notre point de vue au sujet de Bertrande Mora : si on la considère comme fille de David, le notaire royal, ce serait une preuve qu’elle en est la descendante. À l’inverse, dans le cas où elle serait extérieure à cette branche, ou du moins plus éloignée, cela soulignerait une disparité des statuts sociaux qui amènerait à penser que les Pommiers, du fait de la réputation acquise par Vincent Depaul dans le domaine religieux, ont pu vouloir en bénéficier en s’alliant avec les Mora apparentés au saint. La seconde hypothèse semble de loin la plus appropriée car nous allons voir que la famille Pommiers était centrale dans le mouvement vincentien landais.

Cette hypothèse fait écho avec le statut spirituel particulier dont bénéficie la famille Depaul, que Jean-Michel Morlaës a relevé : « La présence d’un de Paul est très souvent signalée lors d’obsèques, ce qui indique qu’ils participent sans tenir de charge officielle comme celle de benoît. Là encore, le nom qu’ils portent est sans doute un gage de sainte protection aux yeux des paroissiens »[xiv], ce qui ne signifie pas qu’ils ont des droits particuliers, prévient le même auteur[xv]. Cette auréole spirituelle, nous l’avons retrouvée notamment dans l’entourage des Mora, avec Marie Pommiers, qui rapproche la famille Mora des familles Mancamp et Pommiers. Ces familles sont citées dans l’ouvrage de Pémartin et occupent une place particulièrement importante avec deux Lazaristes, Jean-Joseph Mancamp et Jean-Baptiste Pommiers, qui font partie des rares à avoir eu droit à une biographie. Ces deux Lazaristes sont bien les descendants des Pommiers et Mancamp par Marie Pommiers, la conjointe de Louis Mora.


[i] Prénom que l’on rencontre plutôt dans les classes plus basses de la société, à cette époque.

[ii] Vente de son statut de sergent royal le 25/09/1634 (référence aux AD Landes, 2 B 301).

[iii] Soussieux (op. cit., p. 641) : « Maison natale de Saint Vincent de Paul, dont le nom est celui du prénom féminin Francine. Mais certains aiment bien parfois raconter que c’est plutôt celui « du boiteux » (lou ranquinot) ». En effet le père de Vincent Depaul boitait.

[iv] Le sergent royal est un auxiliaire de justice sous l’Ancien régime. Nommé par lettres du roi, il est chargé de poursuites, saisies et autres tâches de justice relevant spécifiquement du domaine royal (Wikipedia, à Sergent royal).

[v] Contrats de mariages en 1671 entre Jeanne Badets / Arnaud Mora et entre Jean Maysonnave / Jeanne Mora, les deux documents sont consultables dans les minutes de Maître Dailhencq de Dax, aux AD Landes, 3 E 23/8.

[vi] La famille Mora sera propriétaire de ce lieu au moins jusque dans les années 1760 (source Tables des décès et des successions de Dax, accessibles sur le site des AD Landes, 3 Q 3228.

[vii] De ce fait, d’après notre théorie, ils ont donc dû obtenir une dispense au 3e degré car ils ont les mêmes arrière-grands-parents (les parents de Bertrande Mora et de son frère, non nommé, ancêtre des Mora de Saint-Paul).

[viii] Certains affirmeront que cela est peu significatif car il y a une lacune dans les registres de Saint-Paul entre 1646 et 1664 et qui commencent seulement en 1637. Néanmoins, le dernier parrainage de Pascale Bernos à Pouy est en 1651 et elle fait une donation en 1652. Etant mariée en 1619, ses parrainages ont commencé bien avant 1642, elle aurait donc pu avoir tout à fait le temps de parrainer sur Saint-Paul, ce qui n’est jamais arrivé.

[ix] Suite à la lecture de leur contrat de mariage, on est en contact avec des Mora de Gourbera, non de Saint-Paul.

[x] Voir cette note de lecture d’Antoine Degert, dans la Revue de Gascogne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5743987r/f341.item

[xi] Christian Baffoigne a publié plusieurs articles sur l’histoire locale et la généalogie. Voici son arbre sur Généanet : https://gw.geneanet.org/christianbaffoi

[xii] Bayle : représentant du seigneur, chargé en particulier de récolter les droits féodaux.

[xiii] D’après les informations sur gasconha.com ainsi que sur les cartes, on trouve un lieu Barès (Barescq), à Poyanne.

[xiv] Morlaës (2022, p. 76-77).

[xv] Morlaës (op. cit., p. 75).

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