Suite de la série de l’été 2025, 6ème chapitre !
Philippe Mora
Nous avons déjà croisé les Cardenau de Brandelis, branche de la famille Cardenau de Gamarde-les-Bains, centrale dans le mouvement vincentien. Le nom « Cardenau » apparaît dans un acte de Gamarde dès 1486[i], avec au moins trois membres, ce qui explique la multiplicité des ramifications constatés au XVIIe siècle. Pourtant, ces diverses branches partagent une même origine familiale, confirmée par des indices indirects tels que leur engagement dans l’œuvre de Monsieur Vincent.
Pour reconstituer cette structure familiale, nous nous sommes appuyés sur l’entrée « Cardenau » du dictionnaire de Philippe Soussieux (2012) qui souligne que cette famille « a donné des notaires et des magistrats » (p. 159). Contrairement aux Mancamp et aux Pommiers, non étudiées jusqu’alors, les Cardenau ont émergé à la fin du XVIIIe, et surtout au XIXe siècle, grâce à leur alliance avec la famille Borda et à des membres investis de hautes fonctions. Dans notre réseau, figurent notamment les aïeux de Bernard-Augustin Cardenau (1766-1841) et d’Alexandre Cardenau de Borda (1823-1904).

En complément du panorama dressé par Philippe Soussieux, nous avons utilisé les recherches d’Hervé Coudroy, spécialiste de l’histoire de l’Auribat. Sur son site il propose une clarification de la branche du Loustau[ii], et de plus, nous avons pu échanger avec lui à propos de la branche du Guionat.
Nous commencerons par cette dernière : la branche du Guionat apparaît dans la généalogie d’un prêtre de la Mission. Pour y parvenir, faisons d’abord un détour par Brandelis, hameau de Préchac, jouxtant Gamarde. Comme nous l’avons vu, ce domaine appartenait à Jeanne Cardenau avant de passer aux Mancamp, qui finirent par le vendre. Vers 1720, « suite à une saisie générale sur l’hérédité des Cardenau »[iii], le domaine revient à Nicolas Cardenau de la branche du Guionat. Les Cardenau de Brandelis font en effet partie du même ensemble familial que ceux de Gamarde, ce qui explique comment l’héritage de Brandelis a pu transiter vers la branche du Guionat. Nicolas Cardenau apparaît comme parrain dans la fratrie de François Darrecbieilh, missionnaire de saint Vincent, puisque sa sœur est grand-mère de ce dernier. François Darrecbielh a été baptisé à Pomarez le 21 avril 1738[iv] : ses parents sont Catherine Brivet, originaire de Castel-Sarrazin et vraisemblablement issue des Brivet alliés aux Mora de cette même ville, et Raymond Darrecbielh. Du côté paternel, une bisaïeule de François appartient à cette même famille Mora de Castel-Sarrazin.
Du côté paternel, le père de François porte le titre de « sieur » et exerce la fonction de jurat, tandis que son grand-père était procureur. L’ancêtre Darrecbieilh le plus ancien que l’on puisse rattacher à cette lignée est un certain Arnaud, forgeron, qui a eu ses enfants à Pomarez dans les années 1630-1640.
Venons-en maintenant à la vie de François Darrecbielh, dont la biographie est absente chez les Lazaristes, et l’on va comprendre pourquoi. En 1795, il épouse à Pomarez Marie Safarine Thérèse Neri (ou Nery), née à Rome le 15 août 1767[v]. A cette date, il est décrit comme convalescent et « d’état de labeur », laissant entrevoir une existence à la fois romanesque et tourmentée, sans doute marquée par les excès de la Terreur. La période révolutionnaire a impacté fortement les religieux et les a fait parfois changer de vie : « Aux heures troubles, qui suivirent le pillage de Saint-Lazare [13 juillet 1789], et plus particulièrement après la dispersion, quelques turbulents se laissèrent gagner par l’esprit du jour »[vi], note un Lazariste. Dans les Landes, comme à Paris, ceux qui continuaient de pratiquer sans prêter allégeance à la République risquaient jusqu’à l’exécution. L’exil devint alors un moyen de salut : Nicolas, frère de François et lui-même prêtre[vii], s’enfuit en Espagne pour échapper à la persécution[viii]. Quant au parcours de François durant la Terreur, il reste à reconstituer, mais au final, les deux frères regagnent Pomarez. Plutôt que d’heureuses retrouvailles, leur retour fut le théâtre d’un partage difficile de la succession de leur père, succession acquise par la branche Borda de Pomarez entraîné en cela par Nicolas (1807). Puis c’est Adrienne Dorassi[ix] (née vers 1789 à Paris), fille de madame Neri[x], issue d’une union précédente, qui se prévaut de ce patrimoine. En 1812, elle obtint d’importants droits sur cet héritage. Elle sera institutrice tout le long de sa carrière professionnelle et décèdera à Pomarez en 1872.

Les deux frères Darrecbieilh sont vivants lors des différentes phases de la succession : Nicolas Darrecbieilh, mort à Pomarez en 1819, fut le dernier représentant de la famille dans la commune, après le décès de son frère François, en 1817. Sur son acte de décès, François est qualifié de rentier et de veuf de « Marie Séraphine Neri », effectivement décédée en 1803. On notera enfin que les Darrecbieilh entretenaient des liens avec la branche Borda de Pomarez, laquelle s’alliera plus tard aux Cardenau de Loustau.
Avec les Cardenau du Guionat, on observe que cette famille réapparaît en arrière-plan d’une lignée de prêtres de la Mission, à l’instar des Cardenau évoqués chez les Mancamp. Ces arrière-plans, tout aussi significatifs que les traits saillants, contribuent à notre compréhension dans ce réseau. D’autres signes discrets émergent chez les Cardenau du Guionat. D’abord, Paul Cardenau, fils du cousin de Nicolas Cardenau, épouse Catherine Maubay – d’une famille de Laluque alliée aux Mora de Saint-Paul – et devient le père de Justine, qui, en 1797, épouse Bernard Mancamp (chapitre précédent). Nous retrouverons le couple Paul Cardenau – Catherine Maubay, dans quelques chapitres, lorsque nous parlerons de la sauvegarde de la mémoire de saint Vincent.
Ces alliances nécessitent d’être soulignées : l’union des Maubay de Laluque aux Cardenau et aux Mora de Saint-Paul confirme le statut privilégié de la famille Mora auprès de ces familles plus aisées, étroitement engagées dans l’œuvre de saint Vincent. Enfin, cette nouvelle alliance Cardenau-Mancamp, intervenue près de deux siècles après la première ; souligne la proximité entre la branche de Brandelis et celle du Guionat, et illustre la continuité, à travers le temps, des valeurs et des liens familiaux.
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| Paul Cardenau (1748-1793) Source : l’arbre Généanet de Gwénaël Nicolas | Catherine Maubay (1746-1827) Source : l’arbre Généanet de Gwénaël Nicolas |
En plus de ces arrière-plans, la branche du Loustau place la famille Cardenau au premier plan : elle compte en effet deux frères Lazaristes, Léonard et Jean Cardenau. Cette fratrie missionnaire n’a rien d’inattendu[xi], comme l’observe le Lazariste Contassot (op. cit.), lorsque l’on « parcourt la liste des missionnaires fournis par les divers diocèses, on constate, très fréquemment la répétition des mêmes noms dans les mêmes agglomérations et à des dates sensiblement rapprochées. D’où il est loisible d’inférer, sauf preuve du contraire, qu’on se trouve en présence des membres d’une même famille : frères, cousins, oncles et neveux. C’est aussi un phénomène connu dans le recrutement religieux ou sacerdotal : il est des familles, qui part une sorte de tradition, offrent à Dieu en une ou plusieurs générations plusieurs de leurs membres ». Présentons ces deux frères :
- Léonard, né le 01/01/1731 à Tilh, fils de Bertrand Cardenau (marchand) et de Quitterie Ducasse, originaire de Bonnut (Pyrénées-Atlantiques).
- Jean Cardenau, né à Tilh le 27/05/1726 selon Pémartin, mais l’acte de baptême manque en raison d’une lacune dans les registres. Cette hypothèse est confortée par la naissance de sa sœur en 1724, l’apparition de jumeaux en 1728 et l’absence de registres en 1726.
Du côté paternel, leurs ancêtres se succèdent ainsi : Jean, sieur de Lagreulet, puis Amanieu, notaire royal à Tilh, fondateur de la branche de Tilh des Cardenau du Loustau.
Avant de clore l’étude de cette famille, il convient de souligner qu’elle est également alliée aux Destouesse, tout comme les familles Mancamp et Pommiers. Par ailleurs, les Cardenau ont aussi conclu une alliance avec les Baffoigne.
[i] Article d’Hervé Coudroy sur son site internet : https://auribat.com/documents/hommes/familles/cardenau_gamarde.pdf
[ii] Voir note précédente.
[iii] Source : notes de Vincent Foix au sujet de Brandelis (référence 2F98).
[iv] Une erreur s’est glissée dans les archives lazaristes qui le font naître 2 mois plus tard.
[v] Le 16 mai 1795 à Pomarez, il se marie avec Marie Safarine Thérèse Nery, née le 15 août 1767 à Rome.
[vi] Contassot (1959).
[vii] Sa marraine fut Marie Olive Borda et il fut présent lors du mariage de Jean-Baptiste de Borda avec Madeleine Laussuy en 1759.
[viii] Dans une note de lecture d’Antoine Degert dans la Revue de Gascogne. Permalien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58400765/f389.item
[ix] Source son acte de décès au 4 E 228/26 des AD Landes : https://archives.landes.fr/ark:35227/s0052cbf4420cc60/52cc0034d256f.fiche=arko_fiche_62a84e660e63f.moteur=arko_default_62a88e82782fb
[x] Pour tout ce qui concerne cette succession, lire Guichenuy (2018, p. 27-28).
[xi] Nous retrouverons d’ailleurs une autre fratrie dans un prochain article.
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