Ce texte prolonge le récit des aventures de Bernard Mora, originaire de Mios (nous y reviendrons !), parti s’installer en Nouvelle-Zélande au milieu du XIXe siècle.
Philippe Mora
Je n’avais pas approfondi la question de la naissance de Bernard Mora afin d’alléger le précédent article. Résultat : une lectrice, sur Facebook, invite à vérifier ce qu’affirme l’IA en élargissant les recherches à différentes villes en Gironde, tandis qu’une autre exprime un doute en raison d’une divergence de prénom : un extrait d’archive mentionne en effet un Benoît Mora et non Bernard Mora. En somme, deux remarques pertinentes sur lesquelles je reviens ici (et bien plus encore, vous le verrez).
Tout d’abord, on constate qu’il existe effectivement plusieurs dates et et lieux de naissance possibles. J’ai donc vérifié l’ensemble des communes envisageables, et c’est seulement à Mios que l’on trouve l’acte tant recherché ! Mais, me direz-vous, rien ne prouve que cet acte concerne bien notre Bernard Mora… Il faut donc comprendre comment nous en sommes arrivés à cet acte de naissance du 12 novembre 1836 à Mios. Tout remonte, à la trouvaille d’une descendante de Bernard Mora, Bina Cullen (voir son arbre sur wikitree), vue par chat GPT. C’est elle qui finalement nous mène à Mios. Voici l’acte trouvé dans les registres maritimes (permalien direct) :

C’est un novice, son père se prénomme Pierre, sa mère Marguerite et il est né le 12 novembre 1839. On ne sait pas vraiment la ville, car cela indique le lieu résidence des parents.
Ce qui nous assure que nous avons bien la bonne date et la bonne ville
Dans l’acte, on lit donc le 12 novembre 1839, et ses parents résident à Pauillac… mais Bernard n’y est pas né ! Par la suite, plusieurs villes sont citées dans des documents de seconde main, mais aucune ne donne de résultat probant. Seule Mios, avec un acte du 12 novembre 1836 (ici), correspond. Bina Cullen a dû mettre du temps à le trouver. Maintenant reste à comprendre pourquoi cet acte est le bon.
La réponse tient à un faisceau d’indices et à l’analyse du contexte. Tout commence par… un mensonge de Bernard. Lorsqu’il embarque, en 1856, sur le Caulaincourt (baleinier havrais), il a en réalité 20 ans. Mais, pour réduire la pression à bord – tout en sachant qu’il aura une moindre rémunération – ou peut-être pour augmenter ses chances d’être recruté, il se rajeunit et déclare n’avoir que 17 ans. Résultat : au lieu d’indiquer sa véritable année de naissance (1836), il se dit né en 1839, tout en conservant le même jour et le même mois ! On verra plus loin qu’au-delà de cette raison « pratique », il existait sans doute une autre motivation à ce mensonge : une amitié.
Quant à l’usage des prénoms Benoît ou de Bernard, rappelons un point essentiel : il est né Bernard (comme l’atteste son acte de naissance) et il est décédé Bernard (comme l’indique sa pierre tombale). A l’époque il était courant d’avoir un prénom officiel, enregistré à l’état civil, et un prénom d’usage, employé dans la vie quotidienne. C’est ainsi qu’il a continué à être appelé Benoît en Nouvelle-Zélande tout en restant Bernard dans les documents plus officiels.
Contrairement à son mensonge sur l’année de naissance, il ne s’agit ici que d’une habitude sociale de l’époque, et non d’une manœuvre délibérée.
D’autres indices indirects et surtout un ami, Louis Aimé Marquet
Dans l’acte mentionné plus haut (registres maritimes), le père de Bernard Mora se prénomme Pierre – et c’est bien le même prénom qui figure sur l’acte de naissance de Mios. Même correspondance pour le prénom de sa mère. Quelles chances pour que le jour, le mois et les prénoms des parents concordent ? On pourrait en faire des statistiques, mais c’est hautement improbable que cela soit un pur hasard. Mios s’impose donc comme la ville de naissance de notre aventurier.
Autre détail parlant : l’un de ses fils porte le prénom Eustache, identique à celui du grand frère de Bernard, né en 1828 (acte ici)1. Cela laisse deviner un véritable lien d’affection, resté intact malgré la distance avec sa famille.
Un autre lien indirect, plus étonnant, concerne son camarade Louis Marquet. Les deux hommes étaient si proches qu’ils ont franchi ensemble le pas décisif : « En 59, lui et Louis Marquet, un autre Français, nagèrent jusqu’au rivage depuis un baleinier français et vécurent le reste de leur vie en N.Z. [Nouvelle-Zélande] » écrit George Ranald Macdonald dans son dictionnaire. Vous trouverez le document complet ci-dessous (lien vers la source ici).

Louis Marquet a trois ans de moins que Bernard Mora, il avait donc réellement 17 ans lors de l’embarquement en 1856. A partir de sa déclaration de désertion, juste avant celle de son ami, nous avons facilement retrouvé son acte de naissance, rédigé le 7 octobre 1839, à Créan (Sarthe), pour une naissance survenue la veille (acte ici). Il est probable que Bernard ait menti sur son âge afin de suivre Louis et partager l’aventure à ses côtés, jusqu’à ce choix radical : plonger depuis leur navire pour rejoindre la côte et s’installer définitivement en Nouvelle-Zélande.
Comme Bernard, Louis se marie et fonde une famille nombreuse. Les deux hommes ne se perdent pas de vue : Louis figure même, selon toute vraisemblance, comme témoin de mariage, d’après l’acte reproduit ci-dessous et découvert par la descendante mentionnée au début de cet d’article :

Les deux hommes restent proches, de véritables amis, malgré des métiers très différents. Bernard se consacre à l’agriculture, tandis que Louis Marquet devient un navigateur émérite; « a master mariner » (source ici) ainsi qu’un tanneur. Comme je l’avais mentionné dans le premier article, Bernard Mora est donc cultivateur. Grâce à M. Macdonald, nous en apprenons davantage sur son activité. On ressentait qu’il était apprécié lors de sa nécrologie, cette appréciation est confirmée : « Né à Bordeaux, France, où il fut élevé et initié à l’agriculture. (…) Mora acheta d’abord 50 acres à German Bay et augmenta progressivement sa propriété à 1000 acres. C’était l’une des plus belles propriétés de German Bay et elle fut gérée par sa veuve et sa famille. Il fut un membre précoce de la German Bay Co-op. Dairy Factory.«
La German Bay Co-op Dairy Factory était une coopérative laitière fondée en 1993 (voir sur wikipedia). Mais semble-t-il, l’idée germais déjà quatre ans plus tôt (source). 1889 donc : Bernard était sans doute de ceux-là avant de disparaître cette même année. En parlant de disparition, Louis Marquette a littéralement disparu, avec son bateau, en 1905 (source ici).
Aujourd’hui, entre les neuf enfants de Bernard Mora et la douzaine de Louis Marquet, il y a sans doute près d’un millier – voire d’avantage – de Néo-Zélandais de nos jours qui comptent ces deux Français parmi leurs ancêtres.
Notes :
- Il a aussi une soeur, Jeanne (ici), mariage de ses parents (ici) remariage de son père (ici), un demi-frère (ici), un autre (ici). ↩︎
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