Dans les Landes, les gardiens des lieux de mémoire de Vincent Depaul

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Philippe Mora

Dans les villages de Saint-Paul et de Pouy [ancien nom de la ville de Saint-Vincent-de-Paul], les familles Depaul (branche paternelle du saint) et Mora (branche maternelle) entretiennent des liens étroits, non seulement entre elles, mais aussi avec d’autres familles locales. Nous allons voir qu’elles évoluent dans les mêmes cercles, engagés dans la préservation de la mémoire de Monsieur Vincent, notamment à travers la sauvegarde de lieux emblématiques : la maison de Ranquine, la chapelle du Berceau et un terrain adjacent.

La maison de Ranquine, un héritage transmis par Marie Nogaro, sous condition

Dans les années 1770, la famille Depaul est contrainte de se séparer de Ranquine, lieu de naissance et de jeunesse du saint, probablement pour des raisons financières[i]. Elle veille toutefois à ce que la vente reste dans un cercle de confiance. L’acheteur, Jean Nogaro[ii] transmet la maison à son fils, également prénommé Jean. Celui-ci la lègue ensuite à sa fille, Marie Nogaro, en 1800. Précisons qu’elle est la nièce d’un maire de Saint-Paul[iii], ce qui n’est pas anodin puisque nous verrons que les maires jouent un rôle important dans ces sauvegardes vincentiennes. Marie Nogaro sera la dernière propriétaire privée de Ranquine, car elle « vendit au département le 27.09.1841 la maison de Ranquine avec plusieurs terrains attenants, à condition que ces biens soient consacrés à la mémoire de saint Vincent de Paul »[iv]. Vous pouvez consulter directement l’acte de vente sur le site des archives départementales des Landes : ici ! D’un point de vue généalogique, Marie Nogaro descend directement d’une Mora du Bayle et compte ses ancêtres sont liés à un réseau de marchands (familles Bergoing, Cardenau notamment), réseau proche des Mora du Chot.

Marie Nogaro (1778-1859), dernière propriétaire privée de Ranquine (source image : l’arbre Généanet de Gwénaël Nicolas).

Marie Nogaro épouse Charles Lasserre, maire de Saint-Paul de 1806 à 1822[v], c’est presque le successeur de l’oncle de Marie ! Ce mariage illustre à la fois un esprit tourné vers l’intérêt général, un ancrage dans une petite élite locale et l’intrication de familles vincentiennes. Charles Lasserre, médecin de profession, a avec Marie Nogaro un fils, Adrien Félix Lasserre, qui épouse Flavie Senian (ou Senjean), fille d’un notaire et de Françoise Luce Mancamp, dernière porteuse du nom de cette famille rencontrée à de nombreuses reprises dans cette recherche. En 1864, Françoise Luce vend plusieurs biens, dont celui de Brandelis, hérité de son père, Arnaud-Dominique Mancamp. Il est probable que Nicolas Cardenau ait transmis Brandelis à Arnaud Dominique au cours du XVIIe siècle (pour rappel, j’ai déjà parlé de Brandelis ici et ici).

Françoise-Luce est la sœur de Bernard Mancamp (déjà mentionné ici) marié à Justine Cardenau de la branche du Loustau. Les parents de Justine sont Paul Cardenau et Catherine Maubay[vi], déjà rencontrés dans un chapitre précédent. J’avais peu abordé la famille Maubay jusqu’à présent, il est donc temps d’en dire un peu plus : cette famille est alliée aux Nogaro, ainsi qu’aux Mora. Il s’agit d’une famille de propriétaires terriens aisés, qui s’est lancée dans des activités marchandes au cours du XVIIIe siècle (pour plus, lire l’étude d’Hervé Coudroy et voir son arbre sur cette famille).

Ainsi, la maison de Ranquine demeure longtemps au cœur d’un réseau familial soudé par l’histoire et le souvenir, avant de passer entre les mains des pouvoirs publics, à condition qu’elle serve à perpétuer la mémoire de saint Vincent.

La chapelle sauvée par Pierre Dufort

Autre exemple de préservation : Pierre Dufort, maire de Pouy et arrière-petit-neveu du saint, sauve la chapelle de la démolition pendant la Révolution. Pierre Coste raconte : « Alors se présenta un homme généreux, soucieux d’éviter, même au détriment de sa fortune personnelle, que le pieux édifice ne tombât en des mains sacrilèges. C’était Pierre Dufort, un arrière petit-neveu de saint Vincent. Le bâtiment lui fut adjugé, le 27 prairial an IV[vii], moyennant 500 livres. Quand Pierre Dufort se présenta chez lui et apprit à ses enfants l’achat qu’il venait de faire, ceux-ci, muets de stupeur, ne pouvaient en croire leurs oreilles. « Ne vous troublez pas, leur dit aussitôt le père en souriant ; mon seul but a été d’empêcher que la chapelle ne soit profanée au démolie ; aujourd’hui comme précédemment, elle appartient aux missionnaires de Buglose, qui la desserviront à leur retour »[viii].

Là encore, il s’agit d’une histoire de familles bien connues. Les Dufort sont alliés aux Depaul à au moins quatre reprises, ainsi qu’aux Pommiers (via une sœur de Marie Pommiers) et à la famille Maubay.

Nicole Badets et le terrain voisin

Un autre lieu et sa propriétaire sont cités par Pémartin : « La terre de Ranquines et l’emplacement de l’ancienne chapelle ne pouvaient suffire. Le 8 avril 1851, M. Étienne, supérieur général de la congrégation de la Mission, acheta la propriété voisine, connue sous le nom de Calot, et d’une contenance de quatre hectares et demi. Cet immeuble appartenait à une parente de saint Vincent, Mme Nicole Badets, femme de M. Étienne Dufort. On trouvait chez Mme Dufort [Nicole Badets] une ressemblance frappante avec les portraits de saint Vincent ».

Avec Nicole Badets, nous retrouvons plusieurs branches déjà bien connues. Fille de Bernard Badets et de Françoise Mora, elle descend par son père des familles Duscars et Nogaro, toutes alliées aux Mora. Nicole est aussi l’épouse d’Etienne Dufort, petit-fils de Pierre, le sauveur de la chapelle. Etienne, propriétaire et cultivateur, est adjoint au maire de Pouy. Il est le fils de Vincent Dufort et de Françoise Depaul, issue de la branche du Saint.

Le patronyme Badets nous renvoie lui aussi à un réseau solidement enraciné : la famille Badets, propriétaire de nombreuses terres à Saint-Paul, est alliée aux Depaul et aux Mora dès le XVIIe siècle, avec des alliances renouvelées au XVIIIe siècle.

Conclusion : alliances et héritage commun

La protection de la mémoire des lieux de l’enfance de saint Vincent Depaul est avant tout une histoire de familles, dans laquelle les maires jouent un rôle de premier plan. Ainsi, Marie Nogaro, nièce d’un maire de Saint-Paul, devient l’épouse d’un maire suivant, de la même ville. Elle ne cède Ranquine qu’à condition que l’achat serve à entretenir la mémoire de Vincent Depaul. La chapelle, construite en l’honneur du saint, fut quant à elle rachetée par Pierre Dufort, maire de Pouy, afin d’éviter qu’elle ne passe entre des mains indifférentes à ce lieu de mémoire.

Quant au terrain voisin, acquis pour élargir l’espace dédié au souvenir, aurait-il été vendu par Nicole Badets si ce n’avait pas été pour servir la mémoire de Monsieur Vincent ? Tout porte à le croire. L’intention de l’acheteur ne souffrait aucune ambiguïté et, malgré la valeur du bien pour une famille de paysans, le geste prenait alors tout son sens dans cette continuité mémorielle.

Enfin, les quelques informations généalogiques présentées sur ces derniers propriétaires privés nous ramènent à des alliances locales avec les Depaul, les Mora, les Nogaro, les Badets, les Duscars ou encore les Dufort mais aussi à des alliances fondées sur des valeurs religieuses, avec les Mancamp, famille qui a donné un Lazariste landais et un notaire au coeur de l’organisation vincentienne landaise, en plus de son alliance avec la famille Mora. Ces propriétaires privés apparaissent ainsi comme l’aboutissement d’alliances familiales tissées sur près de deux siècles et demi, attentives à la mémoire du saint, et sont les derniers gardiens d’un héritage commun.


[i] Coste, 1906, Histoire de la maison de Ranquine avant le XIXe siècle, Bulletin de la société de Borda, p.349. Permalien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k341971/f395.item

[ii] Déduction de Coste qui observe un parrainage de Jean Nogaro, en 1778, à Ranquine et déduit que la vente s’est déroulée peu avant. Ce qu’il n’a pas vu, c’est que le père de Marie Nogaro n’avait que 20 ans environ, je pense donc que c’est son père qui a acheté Ranquine. Pour une vision générale de la famille Nogaro, vous pouvez consulter le tableau généalogique d’Hervé Coudroy : https://auribat.com/documents/hommes/familles/nougaro_froment.htm J’en profite aussi pour mentionner un parrainage d’une Nogaro, fille d’une Mora du Bayle, marraine d’un descendant de la lignée de David (naissance d’Etienne Mora, le 3 septembre 1730, à Léon, fils de Louis Augustin Mora et de Jeanne-Marie Planter).

[iii] Jean-Joseph Nogaro sera en effet maire de Saint-Paul en 1790-1793 et 1794-1801 (Laussu, 2025, p.366).

[iv] Soussieux, op.cit., p.641-642. Voici le permalien aux AD : https://archives.landes.fr/ark:35227/1f020dabedb26b66adcd0050569645a8.fiche=arko_fiche_628d1741593c2.moteur=arko_default_63e817c64a681

[v] Laussu (op.cit.).

[vi] Pour un aperçu général de la famille Maubay, vous pouvez vous référer aux travaux d’Hervé Coudroy : https://auribat.com/documents/hommes/familles/maubay.pdf

[vii] 15 juin 1796.

[viii] Coste, op.cit., p.346.

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