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Philippe Mora
Marie Pommiers incarne à elle seule cette communauté. Epouse de Louis Mora, de la famille de Bertrande Mora, mère de saint Vincent, elle est membre de la famille Pommiers qui compte deux Lazaristes, et qui est liée, sous diverses formes, à plusieurs autres prêtres de la Mission. Il était donc probable qu’elle soit née à Pontonx… car cette ville est véritablement le cœur de ce réseau ! Pourquoi ?! Tout d’abord, comme l’a souligné l’abbé Daugé, les familles Destouesse, Mancamp et Pommiers y vivaient. Voilà déjà trois lignées de prêtres missionnaires, sans compter leurs liens avec d’autres familles de prêtres de la Mission. Géographiquement, c’est finalement la ville la plus proche de Pouy parmi les autres villes de Lazaristes et c’est aussi la ville du seigneur dont dépendait Pouy à l’époque. Deux facteurs qui ont joué, donc : la proximité géographique et le réseau de notables juridiques.
Pontonx est aussi un lieu de vie de la famille Baffoigne, en arrière plan du réseau, mais qui présente des similitudes frappantes avec les Cardenau. Leur alliance n’est pas un hasard : à l’échelle familiale, les Cardenau constituent le noyau central de ce tissu relationnel. Famille ascendante, elle a traversé la Révolution et s’est alliée, au XIXe siècle, aux Borda. Elle compte deux Lazaristes et apparaît en filigrane dans plusieurs généalogies : chez les Lazaristes eux-mêmes, dans la famille Mora, ou encore parmi ceux qui se sont attachés à préserver les lieux de mémoire du saint. J’aurais pu choisir de mettre en avant la famille Mancamp, mais son rôle est tellement évident que j’ai préféré souligner celui des Cardenau : une famille d’ailleurs intimement liée aux Mancamp.

Les prêtres missionnaires à la périphérie… ou méconnus
Après avoir parlé du centre, les lecteurs les plus attentifs, carnet en main, se diront peut-être : « mais… il ne manquerait pas quatre prêtres ? » En effet, c’est exactement cela. Voici quelques informations sur ces Lazaristes, plus ou moins à la périphérie du groupe étudié. Pour deux d’entre eux, les actes sont introuvables : Germain Duboscq (né à Gouts en 1726), Jean Laborde (né en 1722 à Montfort-en-Chalosse) et je n’ai pas vu de lien, pour le moment, avec le réseau familial étudié. Voici l’état actuel des recherches concernant les deux autres prêtres de la Mission pour lesquels, nous avons pu trouver des actes :
- Pierre Duchâteau, né à Tartas le 14 août 1720, fils de Joseph Duchâteau, maître tailleur, et de Jeanne Lafitte. Il est issu d’une fratrie de sept enfants. Des recherches complémentaires restent à mener sur sa vie et son parcours. Le lieu de naissance, Tartas, a son importance dans ce réseau, notamment par ses liens fréquents avec Pontonx. Il est possiblement apparenté à Jean-Baptiste Destouesse, autre Lazariste étudié. En élargissant l’analyse, le patronyme Duchâteau, peu fréquent dans les Landes, semble provenir d’un maître tailleur originaire du diocèse de Limoges, installé à Dax à la fin du XVIIe siècle.
- Jean-Baptiste Bustarret, né le 8 juin 1759 à Brassempouy (maison Peysale) est simplement mentionné sous le prénom Jean dans son acte de baptême. Il est le fils de Bernard Bustarret, procureur d’offices, et de Catherine Hontan. Bernard est issu d’un brassier[i], statut modeste du monde agricole. D’un point de vue géographique ou familial, Jean-Baptiste semble à première vue en marge du réseau observé. Mais alors, comment expliquer sa présence parmi les Lazaristes ? La réponse vient de sa famille : son frère aîné, Pierre Bustarret (1752-1829)[ii], notaire, épouse en 1781 une femme d’origine de Gamarde[iii], dont la famille fréquentait les Cardenau depuis longtemps. Pierre est d’ailleurs syndic de Gamarde en 1789 et rédige le cahier de doléances de la paroisse de Gamarde avec le notaire et procureur juridictionnel Jean Cardenau[iv]. Il marie aussi Bernard Mancamp et Jeanne Cardenau en 1797. Il est donc probable que la trajectoire religieuse de Jean-Baptiste Bustarret ait été influencée par les Cardenau.
Carte des lieux de naissances des Lazaristes landais du XVIIe et XVIIIe siècles :

Carte de 1638, orientée Est-Ouest, ce qui surprend au premier abord. Elle provient du site des archives départementales des Landes (carte ici), et j’y ai ajouté des points rouges à droite des noms des villes qui correspondent aux lieux de naissance des Lazaristes.
Valeurs des familles et de saint Vincent
Les familles évoquées dans cette étude partagent, en grande partie, les valeurs de Vincent Depaul, sans s’y réduire. Elles ne sont pas fanatiques : c’est l’évêque, en 1841, qui obtient suite à une demande « au conseil de la fabrique et au conseil municipal » de Saint-Vincent-de-Paul, l’abandon de saint Pierre au profit de saint Vincent[v]. Mais sans fanatisme, une véritable ferveur envers celui qui allait devenir saint, est observée. On peut l’expliquer notamment par au moins deux facteurs :
– L’attachement profond de « Monsieur Vincent » à sa famille et à sa région natale, les Landes.
– Une structuration sociale autour d’un projet commun : lieux, familles, réseaux impliqués dans son œuvre.
L’enfant de Pouy entretenait une relation affectueuse avec sa famille. Des textes de références, dont Abelly, soulignent combien l’éducation reçue, notamment celle de Bertrande Mora, l’a marqué très tôt. Cet attachement persiste : lors de son dernier séjour dans les Landes, il pleure abondamment sur le chemin du retour vers Paris, ému par l’amour qu’il portait aux siens. Il conserve aussi, toute sa vie, une correspondance régulière avec des Landais : un enracinement affectif doublé d’un objectif organisationnel.
Ce que l’on découvre sur ces familles éclaire aussi Vincent Depaul. Il affirmait n’être qu’un simple fils de paysan, ce que confirment les actes : les Depaul et Mora étaient laboureurs. Les indices convergent pour identifier Bertrande Mora comme issue des Mora de Saint-Paul, laboureurs, comme la famille de son époux.
S’il a pu ensuite côtoyer notables et religieux, c’est avant tout par son ascension sociale et éducative qui l’y a conduit. Mais la proximité avec les petits notables locaux qu’on retrouve tout le long de ce texte nous rappelle que sa famille était loin d’une famille paysanne isolée. M. de Comet, protecteur de Vincent fut remplacé par M. Dadou, cousin de Jean Mora et Saubat Pons. Vincent Depaul savait parler à des milieux divers, son entourage landais, à son échelle, aussi.

Les travaux de Pémartin et les actes trouvés ont permis d’identifier les familles centrales du mouvement. Leurs statuts sociaux révèlent un attachement global à l’ordre de l’époque : notaires et hommes de lois dominent. Mais elles témoignent aussi d’un souci constant pour les plus démunis, à l’image de saint Vincent. D’ailleurs, Vincent Depaul n’était pas simplement un homme du pouvoir royal : bien qu’en bons termes avec la monarchie, sa participation à la Fronde[vi] montre sa distance avec les autorités, et son engagement social reste indiscutable.
Ainsi, si ces familles ont soutenu l’œuvre sociale et religieuse de Monsieur Vincent, c’est par adhésion à des idéaux partagés. Elles formaient un tissu social cohérent, opposé à d’autres courants contemporains. Les Landes, marquées par les tensions religieuses (catholiques, protestants, jansénistes) méritent une étude approfondie quant à l’influence de ces courants sur les curés, seigneuries et réseaux sociaux.
Elargir le réseau… et la réflexion !
Les liens sont forts sur un axe Dax – Pontonx – Tartas, avec des connexions jusqu’à Bayonne, s’inscrivant dans une logique d’alliance et de réseautage, qui renouvelle notre compréhension de l’œuvre vincentienne dans les Landes. Ce réseau suit l’Adour, voie commerciale fluviale, signe de conditions sociales homogènes de ces familles qui avaient souvent un marchand dans leurs rangs. Les Lazaristes proviennent majoritairement de familles notables, non nobles mais aisées, souvent déjà interconnectées. Cela illustre la division classique du clergé :
- Aux nobles : le haut clergé (évêques, supérieurs, grandes charges). Exemples : Dominique Desclaux-Mesplet, Saubat Betbeder, vus dans cette recherche.
- Aux non-nobles : le bas clergé, dont les prêtres de la Mission, figures locales actives.
Si les élites ecclésiastiques sont bien documentées, il est crucial de mettre en lumière ces « petites mains » locales, souvent oubliées, essentielles à la diffusion des valeurs vincentiennes. Et cette impliation dépasse la sphère religieuse. Un acte notarié de 1663[vii], à Herm, montre un laboureur, Thomas Lacoste, marguillier (chargé des aumônes), chargé d’organiser une quête destinée au rachat de captifs en Afrique du Nordn cause défendue par Vincent Depaul. En voici un extrait : « En la paroisse d’Herm, dans la maison de l’église, Thomas de Lacoste, lab [laboureur] d’Herm, lequel l a dit et déclaré qu’il a besoin de faire une attestation notariée comme il a été élu et choisi comme marguillier[viii] pour faire la quêtes des aumônes dans l’église de lad [ladite] paroisse d’Herm pour le rachat des captifs qui sont détenus dans le pays de Barbarie ». Cet acte montre l’implication de la population laïque. Il serait également enrichissant d’étudier le rôle des femmes, notamment les religieuses landaises. Pémartin déplorait déjà leur faible présence dans les archives. Bien que cette étude accorde une place importante aux femmes, Marie Pommiers et Bertrande Mora en tête, il serait pertinent d’approfondir l’histoire des Filles de la Charité, installées à Dax dès 1712. Il reste tant à découvrir… et beaucoup à partager entre passionnés ! Et pourquoi pas, en utilisant l’arbre collectif Mayade ?
[i] Un brassier travaille la terre et est non propriétaire, son statut est inférieur au laboureur.
[ii] Voir ce premier travail d’Hervé Coudroy : https://auribat.com/documents/hommes/familles/bustarret_brassempouy.pdf
[iii] Vu, comme le reste du paragraphe, dans la seconde étude d’Hervé Coudroy : https://auribat.com/documents/hommes/familles/bustarret.pdf
[iv] Travaux d’Hervé Coudroy : https://auribat.com/documents/hommes/familles/cardenau_gamarde.pdf
[v] Permalien vers cette délibération : https://archives.landes.fr/ark:35227/s005e1354ccca8b9/5f7099625743d.fiche=arko_fiche_628cad5aebeea.moteur=arko_default_628e2e0dc8e04
[vi] Les frondeurs critiquaient la monarchie absolue. Ce mouvement mi-17ème est annonciateur de la Révolution française.
[vii] Acte du 18/11/1663, Maître Girard d’Herm (3E 58/12), transcription de l’acte par Marc Billard.
[viii] Ici, c’est un marguillier laïc, « élu par l’assemblée des paroissiens et chargé d’administrer les biens de la communauté » (source Wikipedia).
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