Deux seigneurs Landais, pour une seule seigneurie en Nouvelle-France (Québec)

Voici une série d’articles publiés selon les avancées de mes recherches au sujet d’Arnaud Dutaret de Laubia et de Pierre Mora de Moet.

Article précédent : Famille et fin tragique d’Arnaud Dutaret de Laubia, seigneur en Nouvelle-France, commandant du château de DaxArticle suivant : Pierre Mora de Moet, originaire des Landes : sa grande descendance, parfois prestigieuse, en Nouvelle-France et ailleurs

Philippe Mora

Dans les articles précédents (voici le 1, le 2 et le 3), j’abordais surtout les liens d’Arnaud Dutaret de Laubia et de Pierre Mora de Moet avec les Landes : leurs villes d’origine et, pour le premier cité, le retour dans les Landes. Je passe désormais à leurs traces laissées en Nouvelle-France. Première étape : le partage de la seigneurie de Nicolet !

Nous l’avons vu, Pierre Mora était enseigne, sorte de second du capitaine, de la compagnie de Laubia car sa noblesse était moindre que celle du capitaine Arnaud Dutaret de Laubia. Leurs familles ne vivaient qu’à quinze kilomètres l’une de l’autre, mais jusqu’au bout du monde, le statut compte encore. Nous sommes en Nouvelle-France après tout : les cartes ne sont pas totalement rebattues. Mais peut-être un peu quand même, et nous allons voir comment Pierre Mora a su mettre des atouts de son côté face à son capitaine. Je m’appuierai beaucoup sur les travaux de l’abbé Bellemare1, cités en notes ou avec la page indiquée.

Pierre Mora choisit la Nouvelle-France, Arnaud Dutaret de Laubia la France

Si Pierre Mora se marie trois ans après son arrivée en Nouvelle-France, avec Marie Toupin, le 8 avril 1668, Arnaud Dutaret doit, lui, régler des affaires familiales en France et y retourne dès cette même année. Je ne l’avais pas signalé auparavant, mais il fut accompagné par son frère cadet, Dominique, soldat dans la compagnie de son grand frère. Dominique est très probablement revenu avec son frère car il n’y a plus de traces de lui après 16682. Pierre Mora est resté sur place, il s’investit et s’installe bien sur cette nouvelle terre. Tout d’abord, son mariage avec une femme d’une famille bien établie :

« Le 8 avril 1668 il épousa aux Trois-Rivières Marie Toupin, fille de Toussaint, sieur du Sault, bourgeois de Québec, maître de barque, et de Marguerite Boucher, sœur de Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières. Son intention était de se fixer à Nicolet, qu’il espérait se faire concéder en seigneurie : il commença en effet bientôt à s’y préparer un manoir dans l’île Moras » (p.56).

Mais il ne se contenta pas d’un manoir : il se comportait comme un véritable seigneur, profitant de l’absence d’Arnaud Dutaret. Les seigneuries étaient normalement attribuées aux capitaines de régiment, mais l’absence de ce dernier joua en faveur de Pierre Mora. Il « s’empressa de faire acte de possession de la seigneurie, en donnant des actes de concession » p.35. Il alla même jusqu’à renommer la rivière Nicolet, la rivière Mouet ! Rappelons que ses parents, de Castel-Sarrazin (Landes), étaient sieurs de Mouet (Moet).

Le retour d’Arnaud Dutaret de Laubia

Ce projet de seigneurie se compliqua lorsque son capitaine revint en Nouvelle-France avec une nouvelle compagnie, en 1670. Nos deux Gascons se firent concurrence : « Laubia s’empressa de dresser un plan de concession des lots qu’il distribua aux nouveaux colons ». Alors l’abbé Bellemare constata :

« La présence simultanée à Nicolet de deux seigneurs prétendant à la même seigneurie, fut une cause de malaise pour la petite colonie naissante. Il en résultat deux groupes distincts de colons soumis à une censive différente, l’un comprenant les jeunes gens de Trois-Rivières, qui avaient accompagné ou précédé le seigneur Mouet, et tenaient de lui leurs concessions ; l’autre constitué par les cinquante soldats établis par Laubia dans la seigneurie, qui relevaient de son autorité et lui donnaient allégeance ».

Ce flou et ce conflit latent furent réglés en 1672, par Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, en faveur d’Arnaud Dutaret de Laubia, du fait de son statut de capitaine. Mais Pierre Mora, bien intégré, ne repartit pas bredouille :

« si Moras était mauvais arpenteur [« Moras paraît concéder ses terrains sans un plan bien arrêté » p.37], il était colon pratique et avait l’œil juste pour le choix du site de ses lots, qui sont demeurés occupés, tandis que ceux de Laubia ont presque tous été abandonnés. Ce fut en effet sur les terres de Moras que fut bâtie la première église et établi le premier village » p.37.

Dans ce contexte favorable, Pierre Mora conserva une partie de la seigneurie : l’île Moras, qui porte toujours son nom aujourd’hui.

L’île Moras est non loin de la côte (source indiquée sur l’image)

Une postérité différente

S’il reste une île au nom de Pierre Mora, il n’en est rien pour Arnaud Dutaret, qui n’a laissé aucune trace toponymique au Québec. Mais il demeure des souvenirs tout aussi importants :

« Laubia était l’un des plus braves capitaines du régiment, puisqu’on lui confia le commandement du poste de Trois-Rivières. Il avait une âme chevaleresque avide d’aventures ; sans peur et sans reproche, il était toujours prêt à affronter les ennemis et les dangers de toute sorte. Les écrits du temps le considèrent comme un homme de grand mérite » p. 29-30.

Le capitaine resta profondément militaire, à l’image de ses ancêtres. Son retour dans les Landes, au poste de commandant du château, marqua l’aboutissement d’une carrière accomplie. Certains auteurs québécois, ignorant ce qu’il était devenu, supposaient qu’il avait poursuivi une carrière militaire prestigieuse : ils avaient raison. Ajoutons qu’Arnaud Dutaret savait se faire apprécier et restait proche de ses troupes (p.44).

Les deux Gascons ne sont pas restés fâchés

Le compromis leur permit de tourner la page et de rester en bons termes. Par exemple, Arnaud Dutaret et l’épouse de Pierre Mora furent parrain et marraine d’une même naissance3. On peut aussi penser leurs familles se connaissaient déjà avant leur départ pour la Nouvelle-France. Leurs trajectoires divergeaient cependant : Pierre Mora eut une nombreuse descendance au Québec, tandis qu’Arnaud Dutaret revint rapidement en France et revendit la seigneurie de Nicolet à un Parisien, Michel Cressé, dès 1673. Un an après seulement, donc, être devenu officiellement le seigneur de cette terre. L’une des raisons de cette vente fut la maladie de son frère, qui « est languissant et tirant à sa fin »4. Arnaud ne pouvait donc s’investir durablement dans la seigneurie d’outre-Atlantique, sa famille ayant besoin de lui.

Même après son retour en France, un dernier signe montre son lien avec la famille Mora : il fut le parrain d’un enfant né d’une mère nommée Marie Mora, sans doute apparentée à Pierre Mora de Moet.

Enfin, la seigneurie, qui est appelée de nos jours Nicolet, porta successivement les noms de Mora, Laubia et Cressé. Des noms qui disparurent rapidement (sauf l’île Moras). On peut s’en convaincre avec le plan ci-dessous :

Source de l’image

Sur cette carte, pourtant dessinée entre 1708 et 1712, aucune parcelle n’est du nom de Laubia ou de Cressé. En fait, les terres de Laubia, puis de Cressé, ont de nouveaux propriétaires, notamment un certain Pépin. L’île Moras, elle, témoigne encore de nos jours de la présence de l’enseigne, ancêtre d’une descendance nombreuse et parfois prestigieuse, à laquelle sera consacrée la suite de cette histoire familiale.

Notes :

  1. Voici le document en ligne : Histoire de Nicolet 1669-1924, Abbé J.E. Bellemare. ↩︎
  2. Source (ici). Dominique est parrain le 6 novembre 1667 d’un enfant nommé Dominique Térien (à Trois-Rivières). On n’aura plus de traces ensuite, signe de son retour probable, avec Arnaud (p.44 dans Histoire de Nicolet). ↩︎
  3. Source Les cahiers nicoletains, p.80. ↩︎
  4. Il s’agit sans doute de Jean Dutaret de Laubia dont nous ne savons rien, sinon qu’il est décédé, comme le reste de sa fratrie, avant 1680. ↩︎

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