Série d’articles au sujet de deux Landais, Arnaud Dutaret de Laubia et donc, Pierre Mora de Moet, arrivés en Nouvelle-France avec le régiment de Carignan-Salières
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Philippe Mora
Dans les articles précédents, nous en avons déjà beaucoup appris au sujet de cet écuyer landais. Mais qu’en est-il de sa descendance ? Elle mérite qu’on s’y attarde, car elle nous conduira vers de nombreux lieux, domaines et histoires ! J’ai dû faire des choix tant il y aurait à raconter !
Rappelons que Pierre Mora, issu de la petite noblesse landaise, né à Castel-Sarrazin en 16371, devient l’époux de Marie Toupin le 8 avril 1668 à Trois-Rivières (Québec, alors en Nouvelle-France). Traditionnellement, après le mariage, on évoque les enfants. J’y viendrai, bien sûr, mais arrêtons-nous d’abord sur Marie Toupin, qui nous conduit vers un autre type de découverte de la descendance : celle révélée par l’ADN. Comme vous le savez, les recherches généalogiques par ADN sont autorisées au Québec, ce qui explique leur popularité. Petite parenthèse : la France, plutôt que d’interdire ces analyses, devrait sans doute encourager la création d’entreprises sur son territoire, garantissant la protection des données personnelles.
L’ADN mitochondrial de Marie Toupin
Dans les recherches ADN, plusieurs axes de recherches existent. Il est possible de remonter de père en fils avec l’ADN-Y (le chromosome Y propre aux hommes), mais aussi de mère à enfant, avec l’ADN mitochondrial (ADNmt). Autrement dit, l’ADN-Y permet de remonter sa lignée paternelle, souvent son patronyme, tandis que l’ADNmt permet de remonter la lignée par les mères. Ces deux lignées sont donc les exactes opposées dans un arbre généalogique.
Si je m’attarde au sujet de l’ADNmt de la conjointe de Pierre Mora, c’est pour deux raisons. Tout d’abord, l’ADN-Y de notre seigneur venu des Landes est méconnu, ensuite, l’ADNmt de Marie Toupin est rare et est donc d’autant plus significatif. En effet, si une personne de nos jours, notamment vivant en Amérique du Nord, porte ce même ADN, il y a des chances qu’elle soit descendante de Marie Toupin, et donc, de Pierre Mora. Le code, ou plutôt devrions-nous dire, l’haplogroupe, de cet ADNmt est H7b62.
« Ils vécurent heureux, et eurent beaucoup d’enfants…«
Enfin, je suis sûr que Pierre Mora et Marie Toupin eurent au moins huit d’enfants. Quant à savoir s’ils furent heureux, cela reste un mystère, mais disons que leur descendance s’est bien épanouie. Vous en jugerez par vous-même avec les lignes qui suivent.
La source croisée juste au-dessus pour l’ADN estime qu’ils ont « moins de 420 000 descendants Québécois« . Ce chiffre impressionne, mais il est en réalité inférieur aux projections statistiques pour un couple de cette période avec 8 enfants. La raison ? Ce chiffre parle bien là du Québec seulement et nous allons le voir, leurs descendants vivent aussi ailleurs.
Une dynastie familiale étudiée
Le couple, issu des pionniers de la Nouvelle-France et de la noblesse locale, apparaît dans plusieurs ouvrages généalogiques, notamment :

Source Tables généalogiques de la noblesse québecoise du XVIIe au XIXe (p. 128).
Ou encore ci-dessous :

Voici la source, cette généalogie commence p.552
On y trouve souvent la graphie Mouet de Moras, alors qu’il s’agit bien de Pierre Mora, sieur de Moet, comme son père landais, Bertrand, qui était homme d’armes. Chez les pionniers, le nom de la seigneurie finit souvent par supplanter le patronyme. Ces sources vous seront utiles lorsque j’aborderai les différentes lignées et figures marquantes mises en avant.
Charles Michel (Mouet de) Langlade : le guerrier oublié
Faisons la lignée directe : Pierre Mora et Marie Toupin ont notamment un fils prénommé aussi Pierre (lui aussi écuyer), qui a son tour a plusieurs enfants, dont un fils prénommé Augustin3, qui sera nommé Mora de Mouet, Mouet de Langlade et au final, c’est Langlade qui prédomine. Augustin est le père de Charles, qui restera dans l’histoire comme un valeureux guerrier. Ce dernier est né en 1729 Michilimackinac et est un des nombreux enfants métis entre Français et Amérindiens. S’il n’y avait pas eu de changements de noms de familles comme cela se faisait à l’époque pour les pionniers, Charles Langlade se nommerait Charles Mora.
Observez ci-dessous le fort Michilimackinac, dans lequel Augustin et Charles vécurent (plan daté de 1749) :

Le cercle vert entoure les écuries de la famille Langlade, celui en orange, la maison. Les Langlade ont un statut élevé dans la communauté de Michilimackinac (source image).

Je vous laisse retrouver l’écurie et la maison des Langlade.
Et voici la maison restaurée :

Image à mettre en lien avec le 1er plan. Vous lirez mieux sur la source, mais sachez que la plaque du milieu indique la maison de Charles Langlade (et donc d’Augustin Langlade). J’ai un tout petit doute sur l’emplacement : sur le plan la maison de la famille Langlade semble aller plus loin vers le centre que l’église, alors qu’après restauration, l’église est totalement devant la maison.
La mère de Charles, Domitilde Ouikabe4, convertie au catholicisme, est la sœur du chef des Ottawa. Ce chef a fait un rêve comme quoi un enfant protègerait ses guerriers sur le champ de bataille : c’était Charles, prémonition testée dès ses 10 ans ! Le petit Charles Langlade allie merveilleusement ses deux cultures, il est écouté des deux côtés et peut donc prendre à son tour, le nom de chef5 de son oncle maternel : Nissowaquet, ce qui signifie « double porte ». Est-ce là le symbole du lien entre deux peuples, amorcé par son oncle maternel ? Il faudrait le demander aux Ottawa…
Je résume – mais vous trouverez plus sur wikipedia et bien plus en écoutant cette vidéo extrêmement complète – Charles Langlade, à la fois officier français et chef autochtone, combat d’abord les Anglais aux côtés des Français, puis après la défaite française, combat les Américains aux côtés des Anglais. Il sera donc deux fois du côté des vaincus, mais toujours un grand chef de guerre, aux talents de diplomaties avérés.
Il meurt en 1800 ou 1801, à 71 ans, d’une mort naturelle. Si l’on a parlé de son côté guerrier, sachez qu’en parallèle, il développait son activité commerciale (la fourrure) avec son père, ainsi qu’une vie familiale.
Avec son père, ils constituent la première famille d’origine européenne à s’installer dans le Wisconsin… ou en tout cas une des premières familles. Mais l’histoire retient les Langlade et même, plutôt Charles Langlade, surnommé « Le père du Wisconsin ».

Etat du Wisconsin avec le comté de Langlade (j’ai simplement ajouté le nom du comté, sur l’image d’origine).
Et pour vous y retrouvez, voici une carte générale :

Trois-Rivières (Nicolet est juste en dessous) est le lieu d’implantation de la famille Mora. Augustin, le père de Charles, y est né. Ce dernier va voyager pour le commerce. Il va avoir son fils Charles, à Michilimackinac. Enfin, la famille s’installe à La Baie, qui deviendra Green Bay. Source de l’image : l’ouvrage d’Augustin Grignon, petit-fils de Charles Langlade.
Charles Langlade est un acteur majeur de l’histoire et pourtant, comme le notent les spécialistes, il fait partie des oubliés de l’histoire. On devine pourquoi : il est du côté des perdants, il est métis, il ne sait pas écrire et est un homme d’action, pas un homme politique. Pourtant, il ne faudrait surtout pas le réduire à un guerrier : il était polyglotte, diplomate et avait le sens des affaires. Il n’a tourné le dos, ni à ses origines françaises, ni à ses origines amérindiennes : il les a liées, en lui, et autour de lui.
Grâce à cette branche métisse franco-ottawa, le couple Mora-Toupin se retrouve aux racines de nombreuses familles du Haut-Canada et du Midwest américain.
Je n’en dis pas plus, je vous ai délivré quelques références mais il existe aussi des livres à son sujet et un film qui s’inspire d’un fait dans lequel il est acteur (Le dernier des Mohicans). Alors, je vous invite à approfondir !
L’un d’eux revient en France : François Mouet de Louvigny
J’ai choisi ce descendant car c’est un des cousins de Charles Langlade et parce que son parcours est tout à fait différent. François Mouet de Louvigny porte ce nom car sa mère s’appelle Marie-Louise Laporte de Louvigny, fille de Louis de Laporte de Louvigny, haut commandant général du Haut-Canada, chevalier de Saint-Louis. Ce mariage est un de ceux qui montre l’estime et le niveau social obtenu par la famille Mora. François Mouet de Louvigny est l’arrière-petit-fils de Pierre Mora en ligne directe paternelle, mais encore une fois, le nom de famille Mora s’efface au profit des seigneuries. Il est né en 1732 à Trois-Rivières (Nouvelle-France), son père Didace Mouet de Mora est le frère d’Augustin Langlade.
En 1756, il officie en Nouvelle-France, sous les ordres de Montcalm6 mais dans les années 1760, il revient en France. Il fait comme de nombreux nobles de Nouvelle-France, notamment les militaires, après la défaite contre les Anglais7 : « Lorraine Gadoury estimait en 1992 que la noblesse canadienne avait perdu environ le tiers de ses membres à la Conquête. Selon les données qu’elle rapportait, les nobles présents au Canada étaient passés de 781 en 1755, à 743 en 1760 et à 474 en 1765, ce qui donnerait une diminution de l’ordre de 40 % entre 1755 et 1765.« 8 Si la plupart d’entre eux reviennent en Touraine ou à Paris, lui, choisit la Mayenne car sa famille maternelle est originaire de ce secteur. Est-il revenu voir sa famille landaise côté paternel ? Nulle ne le sait. En tout cas, il épouse Louise Millet en 17639, fille de Jean-Aubin Millet, notaire royal à Château-Gontier, et de Marguerite Chenon du Boulay. On sait qu’il touche sa pension militaire en tant qu’ancien enseigne militaire canadien, dans les environs de Montpellier, entre 1774-177610, ce qui est à la fois fort éloigné de la Mayenne et des Landes. Il serait possible d’en savoir plus sur ses état de services en consultant Le bulletin des recherches historiques11. A ma connaissance, le couple Mouet de Louvigny / Millet n’a pas eu d’enfant. C’est assez troublant, c’est le seul à ma connaissance à revenir en France, et c’est lui dont on perd le plus la trace !
La plupart de mes informations à son sujet sont de seconde main : François Mouet de Louvigny est indiqué sur les sites comme Généanet et Filae, comme décédé après 1791 à Château-Gontier (Mayenne). J’ai cherché son décès dans les tables de cette commune et n’ai rien trouvé. Cette vague information vient sans doute du décès de sa conjointe en 1791, à Château-Gontier : elle ne serait donc pas décédée veuve. Là encore, je n’ai pas pu trouver l’acte de décès. Toujours sur Généanet, un utilisateur indique qu’ils sont « séparés de corps et de biens en 1791 ». Une information factuelle appuie la date et le lieu de vie de ces données, car François Mouet de Louvigny est cité comme capitaine de la garde nationale de Mayenne, corps armé qui n’existe que depuis 178912. En somme, nous avons là plus de pistes à défricher que de réponses.
Une lignée de politiciens et d’entrepreneurs, héritière de l’île Moras
Après dix générations, la lignée la mieux documentée de nos jours, car aux postes les plus en vus, est celle passée par une fille du couple Mora-Toupin : Thérèse Mouet (née en 1688-1773). Elle est la tante de Didace et Augustin Moet de Mora, que nous venons de croiser. Avec son mari Michel Trottier dit Beaubien, ils auront dans leurs descendance Louis Beaubien, député (1837-1915), le sénateur Charles-Philippe Beaubien (1870-1949), ou encore l’entrepreneur homme de médias, Philippe II de Gaspé Beaubien (1928-2025). On pourrait en citer beaucoup d’autres.

Source : Généalogie des de Gaspé-Beaubien
Par Thérèse Mouet de Moras, l’île Moras passe à la famille Beaubien qui en restera propriétaire jusque dans les années 1860. Cette branche est désormais particulièrement en vue avec une famille d’entrepreneurs dans le domaine des télécommunications, notamment cellulaires et satellitaires13, sans oublier leur philanthropie dans le domaine de l’eau14. Cette famille compte parmi les 20 plus grandes fortunes québecoises15 et, férue de généalogie16, explique qu’elle entreprend… depuis 400 ans ! Et oui, depuis leur arrivée en Nouvelle-France… Et en effet, avec ce petit aperçu, nous n’en doutons pas !
Où se situe la descendance du couple Mora/Toupin ?
J’ai posé la question à l’IA, et voici la réponse de l’outil, toujours à prendre avec un regard critique :
- Québec & Ontario : ~70 % des porteurs (noms Morasse, Beaubien, Langlade + lignées féminines).
- Midwest américain (Wisconsin, Michigan) : ~10 % via les descendants métis Langlade.
- Alberta & Colombie-Britannique. : migrations ouest-canadiennes des XXᵉ-XXIᵉ s.
- Diaspora francophone (Louisiane, Nouvelle-Angleterre) : reliquats de mouvements 1850-1920.
Pour autant que je puisse vérifier, cela semble plutôt intéressant. Bien entendu, ces chiffres restent hypothétiques, il faut les voir comme de futures pistes pour ceux qui voudraient encore approfondir les recherches. Alors, je vous attends, Mesdames, Messieurs les chercheuses et chercheurs généalogiques ! Ou, vous, les descendants ! J’ajouterai les partages en dessous de l’article.
Dans le prochain texte de la série, dans quelques jours j’espère, nous verrons la famille landaise de Pierre Mora : ascendants et cousinages !
Après toutes ces aventures, Pierre Mora de Moet vous salue !

Signature trouvée dans le livre de Michel Langlois, au sujet du régiment Carignan-Salières
Notes :
- Dans un article précédent, je donnais un accès direct à son acte de naissance. ↩︎
- Source : FrancoGène. ↩︎
- Voir sa page Wikipedia. ↩︎
- Voir sa page Wikipedia. ↩︎
- A distinguer du nom de famille, vous l’aurez compris. ↩︎
- Source : Journal du marquis de Montcalm (Gallica). ↩︎
- Source : L’exode de Canadiens à la Conquête. De la mémoire sélective à la mémoire retrouvée… en Guyane. . ↩︎
- Source : Les Canadiens passés en France à la Conquête Les nécessiteux secourus à La Rochelle en 1761-1762. ↩︎
- Information de seconde main sur Généanet. ↩︎
- Source : accès direct à l’acte (ANOM). ↩︎
- Source : Journal de la société des Américanistes.. ↩︎
- Source : Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne. ↩︎
- Source : Philippe de Gaspé Beaubien III. ↩︎
- Source : Fondation de Gaspé Beaubien ↩︎
- Source : Philippe de Gaspé Beaubien III, sur Wikipedia. ↩︎
- Découvrez cette page chronologique, sur le site du musée de Gaspé Beaubien, qui raconte l’histoire de l’entreprenariat familial. ↩︎
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