Fidèle à sa promesse, le curé raconte l’histoire du Miramontois Pierre Lamarcade, sauvé par Martin Depeton sous la Révolution

Comme les Révolutions anglaise ou états-unienne, la Révolution française engloutit des vies de tous les bords. Diverse par ses acteurs comme par ses victimes, elle ne peut être réduite à une seule mémoire : en voici un fragment. Philippe Mora

Marie Malabirade

Ces événements, qui se déroulent durant la Révolution française, sont rédigés, une centaine d’années plus tard, dans la monographie de la paroisse concernée : Miramont-Sensacq. Le curé de l’époque, Louis Castaing, accompagne une fratrie jusqu’à leurs derniers instants :

« Les fils de ce brave soldat très intelligents et ayant une certaine culture d’esprit sont morts depuis 4 ans. Avant de mourir, ils m’ont fait appeler pour me raconter ces faits. Leur récit est à peu près le même. En voici le résumé.
Mes enfants, nous avait dit notre père, racontez les horreurs de la révolution partout, mais surtout faites en sorte que les drames du tribunal révolutionnaire, de la sentence et de mon retour au logis pour revoir mon père, soient écrits et conservés.
Faites cela Monsieur le curé dirent les fils de ce brave soldat, faites cela et nous mourons contents.
Promesse oblige voilà pourquoi nous avons relaté cet épisode de la révolution. »
[permalien de cette monographie sur le site des AD]

Capture d’écran de la 1ère page de la monographie de Miramont

Louis Castaing évoque ici des enfants de Pierre Lamarcade. Curé de Miramont-Sensacq de 1882 à 1906, il rédigea la monographie paroissiale entre 1895 et 1900, où il consigna ce récit. A mon tour de rapporter les faits, et d’y ajouter des informations complémentaires sur les protagonistes de cette affaire.

L’histoire de Pierre Lamarcade

En 1793, Pierre Lamarcade est un jeune homme, même pas majeur. Il a 18 ans et est domestique de monsieur de Lartigue baron de Sorbets et seigneur de Miramont. Cette fonction va l’entraîner bien malgré lui, dans d’improbables événements. Reprenons le récit rapporté par le curé :

« Grande révolution – Fin de la famille des vicomtes de Miramont.
La famille des vicomtes de Miramont finit avec gloire en la personne du baron Lartigue de Sorbets seigneur de Miramont.
C’était en 1893
[correction : 1793]. La révolution battait son plein. M. de Lartigue était un gentilhomme d’une taille élevée et imposante, commandant le respect. Il fuyait en Espagne. En passant par Garlin [commune adjacente à Miramont-Sensacq], le curé qui venait de jurer fidélité à la constitution lui tint ces paroles :
Mon ami, revenez dans votre château et vous n’aurez rien à craindre. Le lendemain un escadron de gendarmerie, ou de dragons, vint le saisir et l’emmena à St Sever avec son valet, Pierre Lamarcade.
Caussone, Pinet et leur secrétaire Depeton siégeaient en permanence M le baron de Lartigue de Miramont fut condamné séance tenante, avec son domestique, le soir à la place du Tournesol, la tête du seigneur tomba » (p.10).

« Depeton obtint la grâce du jeune homme de 18 ans sous prétexte que la république avait besoin de soldats. La triste besogne accomplie à St Sever, le tribunal révolutionnaire devait se rendre à Bayonne. Lamarcade demande à son protecteur de lui obtenir un jour de congés pour embrasser son vieux père qui croyait son fils guillotiné.
Tu me demandes cette faveur dit Caussone à Depeton, Hé bien citoyen, sache que s’il n’est pas rentré au coucher du soleil, ta tête répondra pour celle de ce traître.
Le pauvre enfant pieds nus, court, se presse et fait en 4 heures les 30 kilomètres de route. Il n’a que le temps d’embrasser son père, de prendre en sa poche un morceau de pain, pour arriver à l’heure voulue.
Depeton à cheval sur la route de Coudures anxieux, attendait Lamarcade enfin arrivé et il n’était que temps. Au coucher du soleil le protecteur et le protégé étaient auprès de Caussone. L’enfant était sauvé.

Après la chute de Robespierre, Caussone reprend son service militaire. Colonel à Bayonne, il vole la caisse du régiment et part pour Libourne ou Blaye.
Il voulu confier le trésor au soldat Lamarcade. Je t’ai rendu le service de te conserver la vie, dit-il, fais moi le service de m’envoyer le magot à destination. Le soldat refusa. Plus tard le pot aux roses fut découvert et Caussone passa en conseil de guerre. Pierre Lamarcade ancien domestique du baron de Lartigue et lui-même enfant de Miramont témoigna contre Caussone et contribua pour beaucoup à la condamnation à mort du pro consul révolutionnaire
 » p.11.

Contexte historique

La commission extraordinaire, instituée par arrêté du 13 ventôse an II (3 mars 1794), présidée par Pierre Cossaune choisi par Pinet en remplacement de Monduteguy, était composée en plus du Président, de 4 juges et d’un secrétaire, Martin Depeton.
Installée à Bayonne ou elle a siégé quatre jours, elle se transporta dans les départements des Landes et du Gers, à Saint-Sever (Mont-Adour sous la Révolution), Tartas, Dax et Auch, faisant suivre la guillotine. En 29 séances, du 21 ventôse au 10 floréal an II (11 mars au 29 avril 1794), elle prononça 62 condamnations à mort, sans compter les condamnations, comme la déportation, la réclusion, etc. Elle fut supprimée par la Convention le 27 germinal an II (16 avril 1794).
Sources :
Les diocèses d’Aire et de Dax, ou Le département des Landes sous la Révolution française, 1789 1803 : récits et documents. Tome 1 / par M. Joseph Légé, Prêtre du diocèse d’Aire – 1875 – (Pages 259 et suivantes)
Lien vers ce document (Gallica)
Les paroisses du pays basque pendant la période révolutionnaire Par l’Abbé Haristoy.
Curé de Ciboure – 1895 – (Pages 172 et suivantes)
Lien vers ce document (Gallica)
– Landes en vrac : Les têtes coupées de l’an II, de Jean-Michel Dupouy (lien direct vers le blog).

Que sont devenus les différents protagonistes ?

Pierre Lamarcade (1776-1847)
Domestique chez M. de Lartigue, soldat puis cultivateur.
Pierre avait 18 ans en 1793, il s’est marié 3 fois, à l’âge de 21, 34 puis 36 ans et a eu 11 enfants.
Il est le fils de Jean Lamarcade dit Mariet décédé le 27 novembre 1794 à 62 ans et de Catherine Larrieu, décédée le 13 décembre 1809 à 72 ans, cultivateurs et habitants de Miramont (Miramont Sensacq – 40).
Le curé indique des fils décédés il y a 4 ans. Nous avons Paul décédé en 1885, Baptiste (ou Jean Baptiste) en 1889 et Marie en 1888 (même si c’est une fille !).
L’acte de naissance de Pierre n’apparaît pas dans les registres mais la date du 4 janvier 1776 est mentionnée dans l’acte de son 3e mariage avec Jeanne Verges en 1812 « … le dit Pierre Lamarcade mariet né à la ditte commune de Miramont le quatre janvier Mil Sept Cent Soixante Seize … et certifié par monsieur Brethous Lasserre Président du tribunal de première instance deuxième arrondissement des Landes … » et l’année correspond bien au récit du curé Castaing.
Mariage : lien vers l’acte

Il est décédé à Miramont-Sensacq (40) à l’âge de 71 ans le 14 octobre 1847 (lien vers l’acte). Il est à noter que le nom de la mère de Pierre est différent dans son acte de décès : c’est une erreur du prêtre.
Les noms de ses parents sont mentionnés dans ses trois actes de mariage.
La date de son décès est mentionnée / confirmée dans l’acte de mariage de son fils Jean-Baptiste en 1858.

Jean-Pierre de Lartigue (1752-1794)
Seigneur de Sorbets et de Miramont.
Il est né à Pujo-le-Plan (40), le 8 août 1752.
Fils de Joseph François de Lartigue et Anne Magdelaine de Rantheau.
Baptême chez M Lauro :
« Le 8 août 1752 naquit noble Jean Pierre de Lartigue de Sorbets et fut baptisé le 9 du même mois, fils légitime de messire Joseph de Lartigue chevalier et seigneur de Sorbets, et de Dame Magdelaine de Rantheau ses père et mère, parrain noble Pierre Rantheau seigneur de Lauro avocat au parlement et marraine demoiselle Jeanne Marie de Rantheau qui a tenu l’enfant en l’absence de dame Marthe de Faurets de Baure, témoin noble Pierre Rantheau qui a signé avec moy et le parrain de ce requis par moy Lalanne vicaire » : lien vers l’acte.

Comme on l’a vu, il est mort à Saint-Sever (40), guillotiné le 4 germinal an II (24 mars 1794) à l’âge de 42 ans (lien vers l’acte). L’acte a été enregistré le 19 germinal an II (8 avril 1794) et mentionne le nom de 14 guillotinés.

Il fut le dernier seigneur de Sorbets, sa succession paternelle fut partagée par arrêté du département des Landes entre les descendants des aïeux paternels.
Source : Livre « La Bastide de Geaune en Tursan » par Bernard Saint-Jours pages 163 et suivantes.

Pierre Marcelin Cossaune (1755-1812)
Il est né le 5 août 1755 à Toulouse (31), paroisse de la Daurade fils de Jean Baptiste Cossaune négociant et de Jeanne Françoise Cabanés et est décédé le 27 septembre 1812 à Castelsarrazin (82), propriétaire à son décès, célibataire à l’âge de 57 ans.
« Pierre Cossaune, le principal personnage de la Commission, né à Toulouse en 1755, habitant de Moissac, militaire depuis 1789, était un homme féroce qui, dans toutes les circonstances, méritera cette définition que nous donnons ici de lui » (page 274).

« … Cossaune … fut transféré des prisons de Laruns à celles d’Auch le 21 prairial (9 juin 1795) et comparut le lendemain devant le tribunal criminel. De là jusqu’au 4 brumaire, il s’écoula plus de quatre mois. Sans doute, l’amnistie le sauva comme les autres. »
Le chef principal d’accusation a été la mort d’Alexandre Delong de Marciac, conseiller honoraire au Parlement de Toulouse, exécuté à Auch le 16 avril 1794 « sans jugement préalable ».
Sources : Les paroisses du pays basque pendant la période révolutionnaire page 182 : ce document sur Gallica.

La justice révolutionnaire à Paris et dans les départements, août 1792-prairial an III : d’après des documents originaux la plupart inédits (Deuxième édition) / par Berriat-Saint-Prix, Charles (1802-1870). Auteur du texte – page 327 : ce document sur Gallica.

Voir aussi la revue du Cercle Généalogique de Languedoc n°082-083 – 1er semestre 1999 : lien direct sur Généanet.

Jacques (aîné) Pinet (1754-1844)
Administrateur du district de Bergerac, député de la Dordogne en septembre 1791, réélu en 1792.
Il est né le 9 septembre 1754 à Saint-Nexans (24) et décédé le 8 novembre 1844 à Bergerac (24) à l’âge de 90 ans.

Après la chute de Robespierre, Jacques Pinet siégea parmi les « derniers Montagnards ». À l’issue de l’insurrection du 1er prairial an III (20 mai 1795), au terme de laquelle Jean-Bertrand Féraud (député des Hautes-Pyrénées) fut assassiné, Pinet fut décrété d’arrestation aux côtés de treize autres députés.
Il fut libéré à la faveur de l’amnistie votée à la clôture de la Convention.
C’est un conventionnel montagnard, il a voté la mort de Louis XVI et dû s’exiler en 1816. il put rentrer en France à la faveur de la révolution des Trois glorieuses en 1830. Source : Wikipédia.

Martin Depeton (1739-1826)1
Fils de Jean-Hyacinthe Depeton2, procureur au siège de Gosse, il succéda à son père à cette fonction, puis exerça également comme notaire à Bayonne (64). Il fut aussi secrétaire-greffier, greffier de la bourse et mourut rentier.

Il refusa la charge de juge de la commission extraordinaire révolutionnaire et fut nommé secrétaire. Ce choix éclaire nettement son positionnement : il prit volontairement ses distances avec les décisions et exécutions. S’il est possible d’y voir une forme de prudence personnelle, ses choix en faveur de Pierre Lamarcade révèlent un homme courageux. En acceptant le secrétariat, il se plaçait dans un rôle qui lui permettait, grâce à sa modération, à son courage et à son sens de la justice, d’agir dans une période où surgissait des figures parfois… « féroces« , comme on l’a vu plus haut. A-t-il, comme dans le cas de Lamarcade, contribué à sauver d’autres individus ? Cela est plausible, car les occasions n’ont certainement pas manqué, tandis que la mémoire des faits s’efface facilement. Si l’épisode de Lamarcade nous est parvenu, c’est uniquement parce que le Miramontois l’a transmis à ses enfants et que ceux-ci l’ont rapporté au curé du village et ainsi de suite : un parcours de transmission fragile, qui échappe rarement à l’oubli avant d’arriver jusqu’à nous !

Signature de Martin, lors de son mariage avec Marie Boulart

Sur le plan familial, il s’est marié avec Catherine Gettes en 17653, à Saint-Pierre-d’Irube, mais il la perd peu de temps après leur fille mort-née (non prénommée, le 6/08/1767), le 25 septembre 1767. Ces décès ont lieu à Bayonne, ville qui verra sa vie familiale s’épanouir, avec Marie Boulart, qui devient son épouse, le 23/11/17684 et dont il eut 8 enfants5, entre 1769 et 1787… il avait des enfants de l’âge de Pierre Lamarcade. Son cœur de père a peut-être pesé dans ses choix. Enfin, au grand âge, il revient sur ses terres familiales, à Saint-Martin-de-Hinx, et y décède le 28 août 1826 (acte ici), à 87 ans.

Que peut-on retenir de ces faits ?

Cet épisode nous rappelle que derrière les institutions se trouvent toujours des individus, qui nuancent parfois les structures qu’ils incarnent. Ce ne fut pas le cas de Pierre Cossaune, comme on le constate, mais c’est le cas de Martin Depeton : il osa intervenir pour sauver le jeune Lamarcade et prit le risque de lui permettre d’aller rassurer son père avant qu’il ne soit enrôlé comme soldat.

On retiendra aussi l’honnêteté du protagoniste principal, Pierre Lamarcade, ainsi que sa nombreuse descendance, qui conserva la mémoire de ce père aimé, marqué par la Révolution.

Ce récit illustre à la fois la brutalité des temps révolutionnaires, les choix décisifs qui peuvent changer des vies et l’importance de la mémoire familiale.

Notes :

  1. Les deux derniers paragraphes sont co-écrits avec Philippe Mora. ↩︎
  2. Les parents de Martin se marient en 1739, à Dax. Sa mère est Marie-Anne Duboucher (ici). Le prêtre qui les a marié portait le nom de Castaing. ↩︎
  3. Voici l’acte direct sur les AD 64. Catherine Gettes est la fille de Bernard Gettes et de Marie Jarreau. ↩︎
  4. Voici l’acte ici. ↩︎
  5. Répertorié par Généalogie et Histoire des Familles Pays-Basque – Adour Maritime (lien ici). ↩︎

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