Un article déjà publié dans le journal communal de Port-de-Lanne 🙂
Christian Baffoigne
Il est terrible de constater combien l’histoire se répète ! Il y a un peu plus de 170 ans, se déclenchait la »Guerre de Crimée ». En 1853, le Tsar de Russie Nicolas 1er, qui rêvait de conquérir Constantinople, berceau de la religion orthodoxe mais aussi capitale de l’Empire Ottoman, profite d’une décision du Sultan de Constantinople Abdülmecid 1er donnant aux catholiques la responsabilité de la protection des Lieux Saints pour adresser un ultimatum à l’Empire Ottoman exigeant que cette fonction soit donnée aux orthodoxes.
Cette mise en demeure, négligée par le Sultan, est le prétexte pour les Russes pour envahir le 4 octobre 1853 les provinces roumaines de l’empire Ottoman : la Moldavie et la Valachie, et détruire la flotte Turque à Sinope le 30 novembre 1853, avec pour objectif final évident : la prise de Constantinople. Le conflit tournant au désavantage des Ottomans, après quelques vaines tentatives de règlement pacifique de la part de l’Angleterre et de la France. Ces deux pays décident d’intervenir en faveur de la Turquie.
Napoléon III est le plus déterminé à l’intervention, car elle lui lui offrait l’occasion de briser l’isolement diplomatique qui avait suivi la proclamation du second Empire et les craintes de la quasi totalité des nations européennes en voyant arriver un nouvel Empereur en France ; de leur côté les Anglais voient une menace dans la présence Russe en Méditerranée. Le 27 mars 1854, la guerre est déclarée à la Russie. Napoléon III forme un corps expéditionnaire : l’Armée d’Orient. Les 14 et 15 septembre 1854 les armées alliées débarquent en Crimée à Eupatoria, un port sur la mer Noire. Les Anglais avec 28 00 hommes, les Français, 30 000 hommes, les Turcs 8000 hommes. La flotte comprenait 89 navires de guerre et 267 transports, avec 45 jours de vivres. Le centre de commandement allié était à Varna (Bulgarie). Voici ce qu’écrit un officier français : … »A Varna, nous avons trouvé une partie de l’armée anglaise, le contingent égyptien et quelques régiments turcs. Cette réunion de soldats appartenant à des peuples si opposés de figure, de mœurs et de costumes, réunis sur un même point du globe, et venus de l’Inde, de l’Asie, de l’Egypte, de l’Algérie, de la France et de l’Angleterre, pour défendre une même cause, est la plus grande preuve, qui pourra être donnée par l’histoire, de l’entente des peuples modernes »…
Le 26 septembre 1854, le Maréchal français de Saint-Arnaud entreprend le siège de Sébastopol. Les alliés sont dans une région désertique marécageuse et malsaine, de nombreuses épidémies se répandent : le choléra (le maréchal de Saint-Arnaud en est victime le 5 octobre) le typhus, le paludisme , la dysenterie et même de nombreux cas de scorbut frappent des soldats sous-alimentés en raison des défaillances de l’intendance. Après un an de siège et deux échecs, les Français prennent le fort de Malakoff le 8 septembre et Sébastopol se rend le lendemain, ce jour là, les alliés entrèrent dans la ville au prix de 7300 Français et 2400 Anglais mis hors de combat. Pour la France cette campagne fit près de 95 000 victimes : 20 000 hommes tués au combat et
75 000 décès dans les hôpitaux (blessures de guerre mais surtout épidémies).
Suite au décès du Tsar Nicolas 1er et l’avènement de son fils Alexandre II, beaucoup moins belliqueux, la paix est signée à Paris le 30 mars 1856.

Le général Bosquet, Montois, blessé lors de l’assaut sur la tour Malakoff le 8 septembre 1855 (source Wikipedia)
Une quinzaine de Port-de-Lannais participeront à cette campagne, sept d’entre eux y laisseront la vie !
Jean MORET
Il est né le 6 avril 1831 à Lanne à »Martin », célibataire, fils de Jean Moret (1782) tourneur natif de Port de Lanne et de Françoise Cazaux native de Gaas, mariés à Port de Lanne le 12 février 1828 – Matelot de 3ème classe sur le vaisseau de transport »Caravane » affecté au transport de troupe et de matériel pour l’armée d’Orient entre Toulon et les Dardanelles, transformé plus tard en navire hôpital (Crimée et au Gabon 1859-1863). On ignore les raisons exactes de son décès, car c’est en mer qu’il est survenu le 15 août 1854. L’acte, très succinct, précise : »En vue de l’ile de Mytilène » est enregistré le 5 septembre au vice consulat de France aux Dardanelles, il est toutefois fort probable que la cause en soit une épidémie, car le choléra est signalé dans différents documents dès le mois de juillet 1854, »L’épidémie se réveilla à la suite du transport de 223 cholériques pris à Mangalia pour les déposer à Varna » … Ensuite plusieurs navires sont mis en quarantaine : »malgré cela le choléra s’abat avec une intensité inouïe sur les vaisseaux ».
Jean DULUCQ
Né le 13 février 1832 à Port de Lanne à »Sourrouille », célibataire, fils de Jean Dulucq batelier (1797) et de Catherine Duvignau mariés à Orthevielle le 8 janvier 1820 – Matelot de 3ème classe à la 139ème Compagnie. Décédé le 3 juin 1855 sur le vaisseau »Jupiter », 80 canons, attaché à Brest mais affecté à Toulon pour la campagne de Crimée. Lors de ce voyage le Jupiter est arrivé à Toulon le 14 juin. On ignore également les raisons de son décès, mais également pour lui, il est toutefois fort probable que ce soit pour cause de choléra car un rapport signale que »Le Suffren, le Bayard, le Jupiter, le Iéna, parmi les vaisseaux, signalèrent quelques cas de choléra dans la traversée ».
Pierre BIPHOS
Né le 12 février1833 à Port de Lanne à »Bruscons » fils Jean Biphos laboureur (1793) né à Hastingues et de Marie Rachet née à Orthevielle, mariés à Port de Lanne le 28 novembre 1826 – Apprenti Matelot sur le vaisseau de ligne »Saint Louis ». Matricule N°50453 . Il est entré à l’hôpital militaire de Constantinople le 21 décembre 1854 et décédé le 6 février 1855 à l’âge de 22 ans de
fièvre typhoïde. L’hôpital français de Constantinople était desservi par les sœurs de saint Vincent de Paul. Le Capitaine Pongibaud du 57ème écrit de Toulon le 6 décembre 1854 : » C’est demain 7 décembre que la majeure partie du 1er bataillon du 57ème dont je fais partie, montera à bord du vaisseau de ligne à deux ponts le Saint-Louis. L’état major et huit cents hommes du 10ème léger s’y trouveront avec nous. Cinq compagnies de ce régiment ayant été éprouvées par le choléra restent provisoirement à terre’‘.
Le Saint Louis quittera Toulon peu après le 8 décembre, ce sera le dernier »voyage » de Pierre qui sera hospitalisé le 21 décembre à Constantinople.
Bertrand LAVIELLE
Né le 23 juillet 1831 à Port de Lanne à »Lecapdelit », fils de Jean Lavielle (1784) et Jeanne Cazaillon (1798). Soldat de 1ère Classe au 3ème Régiment d’Infanterie de Marine basé à Toulon – 3ème Compagnie. Il décédé le 9 septembre 1855 à bord du vaisseau »Friedland » navire de 120 canons, à quai au port de Kamiesch (Crimée). La 3ème compagnie du 3ème Régiment d’Infanterie
de Marine participe à la totalité de la campagne de Crimée et se distingue particulièrement à la bataille de l’Alma et au siège de Sébastopol. Le vaisseau Friedland, à quai, servait de navire hôpital ; Bertrand Lavielle a été blessé lors de la préparation des assauts du 9 et 10 septembre, dates de la prise de Sébastopol, il a été hospitalisé sur le »Friedland ». Il est mort le 9 septembre, le jour de la victoire, des suites de ses blessures ou du Choléra.
Rapport du 17 septembre : »Dans la soirée du 8, les Russes, après avoir fait sauter leurs magasins, leurs poudrières, leurs forts, se retirèrent, au moyen d’un pont de bateaux, sur la rive droite de la rade. Le 9, les drapeaux alliés se déployaient sur Sébastopol’‘. C’est là, le 8 septembre 1855, lors de la prise du Fort de Malakoff que le général français Mac Mahon prononça la fameuse phrase devenue célèbre »J’y suis, j’y reste ».
Ce succès fut payé cher : »Cinq mille Français entrèrent dans les ambulances militaires et deux mille furent tués sur place. L’amiral Bruat offrit spontanément au général en chef le concours des chirurgiens de la flotte. Nombre d’entre eux reçurent l’ordre de se rendre à Kamiesch il invita de plus, tous les médecins des bâtiments mouillés à proximité de la baie à consacrer à l’ambulance les heures de liberté dont ils pouvaient disposer ».
Ce rapport précise qu’en outre »Une légère épidémie de choléra se fit remarquer sur le Friedland. Quatorze cas s’y manifestèrent, pendant la première quinzaine de septembre : six aboutirent à la mort ».
Jean LAVIELLE
Frère de Bertrand cité plus haut ; il est né le 2 août 1824 à Port de Lanne. Entré à l’hôpital ambulant du 1er Corps d’Armée à Sébastopol le 16 janvier, il décède à 31 ans le 28 janvier 1856 de fièvre typhoïde. Brigadier (sergent) à la 14ème batterie du 12ème Régiment d’Artillerie – Matricule 4980 – Il est entré dans l’armée en 1844 pour son service militaire, qui durait 7 ans, à la fin duquel, en 1851, il s’engage. Le 12ème RA est à Toulouse en 1844, à Bourges en 1847 et à Strasbourg en 1850. En 1854, une partie du régiment est envoyé à la guerre de Crimée :
*La 2ème batterie qui se distingue à la bataille de l’Alma le 20 septembre 1854 et à Inkermann. A Paris , le Zouave du pont de l’Alma est un hommage aux régiments coloniaux artisans de cette victoire.
*Et les 13ème et 14ème batteries qui rejoignent le siège de Sébastopol le 10 novembre 1854.
Lettre du Colonel Cler le 10 décembre 1854 : »depuis le jour où la bataille d’Inkermann a été livrée. Nous avons, dans les tranchées françaises et anglaises, au moins trois cents pièces qui ouvriront en même temps leur feu ». Et participent à la totalité du siège jusqu’à la victoire finale en septembre 1855.
Jean SAINT MARTIN
Né le 19 mai 1826 à Port de Lanne, fils d’Etienne Saint Martin (1786) laboureur à »Cazaux » né à Hastingues et de Jeanne Larrouquère (1790) née à Port de Lanne, mariés à Port de Lanne le 30 avril 1811 – Il est incorporé dans l’armée en 1846 pour son service militaire, à l’issue de ce dernier, en 1853, il s’engage dans l’Armée. Caporal au 46ème Régiment d’Infanterie de Ligne – 3ème Bataillon – Il est entré à l’hôpital militaire de Constantinople le 30 septembre 1855 et y décède le 28 décembre 1855 à l’âge de 29 ans, des suites d’une blessure par balle à la jambe gauche reçue lors de la prise victorieuse de Sébastopol, après avoir été, comme beaucoup de blessés, transféré de Sébastopol, devenu un champ de ruines, à Constantinople.
Le 46ème régiment d’infanterie de Ligne fait la totalité de la guerre de Crimée. Débarqué en septembre 1854, il fait le siège de Sébastopol et participe en avril et mai 1855 aux deux vaines tentatives devant le cimetière et le bastion central où il subit d’importantes pertes. Lors du dernier assaut, victorieux les 9 et 10 septembre 1855, le régiment perd 25 officiers et 300 hommes de
troupe. Durant ce siège le régiment perd également 300 hommes lors de l’épidémie de choléra.
Jean SIBERCHICOT
Né le 12 mars 1825 à Port de Lanne à »Mignenotte », fils Jean Siberchicot batelier (1775) né à Estibeaux et de Françoise Datchary née à Port de Lanne, mariés à Port de Lanne le 26 août 1806.
Matelot de 3ème classe sur la Frégate à vapeur »Darien » au mouillage au Bosphore (Constantinople) il décède le 5 janvier 1856 sur le navire. Aucune précision sur les causes de sa mort mais il est très probablement victime de maladie (Sans doute la typhoïde signalée sur quelques navires) car la guerre était terminée et la quasi totalité de la flotte rentrée en décembre 1855 à Toulon.
A la déclaration de guerre, en mars 1854, les alliés avaient décidé d’effectuer une importante opération de diversion dans la Baltique. La frégate Darien fit partie de l’escadre de la Baltique, après le succès de cette opération (Prise de Bomarsund) l’effort principal se transporta en Crimée.
François PEYRELONGUE
François Peyrelongue se trouve dans ce relevé, car il a été dans le même régiment et au même moment (1854) que Bertrand Lavielle cité plus haut, le 3ème Régiment d’Infanterie de Marine. Mais il est difficile de savoir s’il a participé à la guerre de Crimée avec son concitoyen, car le régiment basé à Rochefort, avait 15 compagnies à Toulon, 6 en Guyane, 6 à la Réunion et 3 au Sénégal. On nommait les soldats de l’Infanterie de marine : les »Marsouins » . Ils participèrent à de nombreuses guerres coloniales : la guerre de Crimée (1854), la campagne de Chine (1855-1860), d’Annam , de Cochinchine, du Cambodge (1858-1868) et à celle du Sénégal en 1863.
Il est né le 27 décembre 1833 à Port de Lanne, fils de Pierre Peyrelongue et de Catherine Belin, mariés à Orthevielle le 17 novembre 1831. En 1856 il était caporal dans la 24ème compagnie du 3ème Régiment d’Infanterie de Marine, en garnison à Cayenne, en Guyane Française. Il décède à l’Hôpital de Cayenne le 15 février 1856 très probablement de maladie.