Pierre de Bonnefemme, le 4 juin 1710 à Saint-Paul : son testament de « pauvre mendiant »

Marc Billard et Philippe Mora

Ce testament est apparu par hasard, dans la masse de documents notariés que Philippe consultait lors de son passage aux archives départementales des Landes. Cela nous a interrogé qu’un « pauvre mendiant », comme il est introduit dans l’acte, ait fait un testament. C’est en effet assez rare, mais cela peut se rencontrer, d’ailleurs cet article fait écho au récent ouvrage de l’historienne Laurence Fontaine, « Vivre pauvre – Quelques enseignements tirés de l’Europe des Lumières« , qui décrit la vie des pauvres du 18ème siècle à travers leurs yeux, leurs liens sociaux, leurs débrouillardises diverses, pour survivre (voir en fin d’article pour plus d’informations à ce sujet).

Le testament date de juin 1710, un peu plus d’un an après le terrible hiver de 1709 avec un froid de gueux qui a entrainé une crise démographique terrible. A cela, s’ajoute la guerre de Succession d’Espagne qui ruine un peu plus le royaume de France. Le testament parle d’ailleurs « de la cherté des blés ». Il est donc logique que le nombre de mendiants explose dans ces années difficiles. Mais Pierre Bonnefemme, on y reviendra dans le prochain article à son sujet, est déjà mendiant lors de son mariage en 1708, donc avant l’hiver 1709.

Cote aux AD 40 : 3 E 16/10 (dans « Nos archives partagées », ici)

L’événement se déroule à l’hôpital Saint-Esprit, dans le quartier du Sablar, appartenant à Saint-Paul1 à ce moment-là. C’est le notaire maître Dailhencq, de Dax, qui note les dernières volontés de Pierre de Bonnefemme. Le lieu confirme ce que l’on peut craindre, sa mort est imminente, et même si nous n’avons pas, pour l’heure, trouvé d’acte de décès, il a sans doute été enterré à l’hôpital Saint-Esprit, dans le respect de ses dernières volontés.

Des questions d’argent

Après avoir donné 20 livres pour faire dire des messes, ce qui est beaucoup compte tenu de sa situation, il règle des affaires financières car la mendicité lui a permis d’économiser un peu : 30 livres, soit à peu près le salaire mensuel d’un berger au XVIIIème. Cet argent a été déposé chez une nommée Lagrenotte rue Maucaillou2 à Bordeaux, dans leur quartier de Saint-Michel. L’acte précise que ladite Lagrenotte « leur a promis de leur rendre quand la somme leur sera demandée, l’ayant laissée entre ses mains pour s’en servir dans leurs derniers besoins ». Espérons que sa veuve ait pu les retrouver car il n’est pas fait mention de reçu.

Chez les plus pauvres, on peut aussi s’entraider financièrement : Pierre de Bonnefemme prête, avec le consentement de sa femme – alors que le plus souvent c’est le mari qui autorise à sa femme – 13 livres à un autre mendiant (M. Lorange), le prêt étant gagé sur une marmite de cuivre jaune et un autre élément que nous ne parvenons pas à décrypter. Nous sommes en présence d’une vie à la marge, néanmoins intégrée dans les structures juridiques de son temps. En effet, même si la mendicité est combattue à partir du règne de Louis XIV, faire l’aumône reste, dans la population, un acte de charité pour beaucoup de chrétiens. La mendicité est presque considérée comme une profession encadrée par les autorités religieuses et publiques.

Il pense à sa « femme aimante »

Mais ce qu’on retient le plus de son testament, c’est la tendre mention de sa femme, avec laquelle il s’est marié récemment, à Bordeaux. Voici ce que note maître Dailhencq : « il est conjoint en mariage avec Jeanne Monsillard [sic] aussi pauvre mendiante suivant leur contrat passé en la ville de Bordeaux daté du quinzième avril 1708 signé Despiet notaire royal de Bordeaux en bas duquel le certificat de leurs épousailles ». En effet, M. Bonnefemme s’est marié avec Jeanne Moussillac, le 24 juillet 1708 : voici le permalien aux AD 33, de leur acte de mariage. Le lien est fort, car le notaire indique que cette « femme aimante » lui a donné un peu d’argent et quelques hardes pour son voyage vers Bordeaux. Celui-ci le lui rend bien puisqu’il la désigne comme son héritière universelle. Ce choix s’explique aussi car le couple n’a pas d’enfant.

Leur lien si fort, ils l’ont aussi exprimé dans leur contrat de mariage mentionné dans l’acte de décès de M. Bonnefemme. En couple ou seul, il a donc recours au moins deux fois à des notaires, montrant son insertion dans la société ce qui le distingue des vagabonds dont la population en général, l’Eglise et l’Etat en particulier, se méfient.

Avec leur contrat de mariage, nous continuerons de découvrir l’union de ces deux personnes tombées dans la mendicité, contrat qui nous immiscera un peu plus dans la vie de ce couple de mendiants du début du 18ème siècle. Et on comprendra notamment mieux, pourquoi, M. Bonnefemme est décédé dans les Landes.

Notes :

  1. Saint-Paul-lès-Dax de nos jours. ↩︎
  2. « Au XVIIe siècle, la paroisse Saint-Michel semble avoir été l’une des plus dynamiques de Bordeaux pour ce qui est de la démographie. Elle aurait même atteint un pic de population dans la seconde moitié de ce siècle, faisant alors d’elle la plus peuplée de la ville. Sociologiquement, les foyers les plus riches tels que ceux des négociants se situent au nord de la paroisse (comprenant alors le quartier de la Rousselle), et les foyers les plus pauvres au sud, dans le secteur des rues des Vignes et Nérigean. À cette période, la proportion de population vivant des métiers liés au fleuve est plus faible que les autres paroisses longeant la Garonne » (source Wikipedia). La rue Maucaillou était très proche de la rue des Vignes. ↩︎

Pour les plus curieux au sujet de la pauvreté en France au 18ème siècle :

Interview de Laurence Fontaine, au sujet de son ouvrage « Vivre pauvre – Quelques enseignements tirés de l’Europe des Lumières » :

Article qui présente ce même ouvrage :
https://laviedesidees.fr/Les-miserables-de-l-Ancien-Regime

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Une réflexion sur “Pierre de Bonnefemme, le 4 juin 1710 à Saint-Paul : son testament de « pauvre mendiant »

  1. Votre article touche énormément d’aspects de la vie des classes populaires et j’ai été ravie de le lire. J’en citerai quatre :

    1. L’importance de la charité est bien au fondement de la société d’ordre : elle légitime la domination des privilégiés et leur assure le salut dans l’au-delà.
    2. Elle est d’autant plus importante que le travail est irrégulier et que les salaires permettent rarement de vivre. Pour s’en sortir, l’ensemble de la famille, enfants compris, doit travailler; quant aux femmes elles touchent des salaires entre un quart et la moitié de ceux des hommes. Dans l’ensemble, tous et toutes cherchent à multiplier les activités et comptent sur la charité pour vivre lors de leurs déplacements.
    3. La migration fait partie des solutions pour s’en sortir et il est fréquent que les ouvriers au chômage s’absentent quelques mois pour chercher du travail ailleurs. La ville les attire car elle offre plus de possibilités de travail et abrite de nombreuses institutions religieuses, ainsi qu’un plus grand nombre de particuliers, capables de les soutenir en leur faisant la charité.
    4. Votre article montre également le rôle de l’économie financière informelle qui est d’autant plus développée que le crédit à la consommation est alors interdit. Elle est fondée sur le prêt sur gage et les classes populaires en sont de grands acteurs (et en particulier les femmes) : ils et elles y entrent autant comme emprunteurs que comme prêteurs. (J’y consacre un chapitre dans mon livre sur L’Économie morale…, Gallimard, 2008)

    On comprend alors pourquoi le terme de mendiant renvoie à des hommes et des femmes qui par ailleurs travaillent, ont un logement (même s’ils doivent en changer souvent faute de payer leur loyer) et utilisent les institutions de l’État dont le notariat. D’ailleurs, les définitions de l’époque appellent « pauvres » ceux qui n’ont que leur travail pour vivre et les membres des classes populaires se reconnaissent dans cette définition.

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