Philippe Mora
A l’origine, je souhaitais rédiger un article parlant du relatif désamour du pin chez certains Landais qui le réduisent au symbole de la centralisation étatique lors de la mise en place de la grande forêt artificielle du XIXe siècle.
En effet, on m’invectivait parfois en me disant que la forêt de pins n’était pas représentative des Landes, que ce n’était qu’une forêt artificiellement créée au XIXe siècle. C’était parfois comme vouloir faire disparaître les pins du paysage landais, ce qui m’avait inspiré l’image créée par IA ci-dessous :

Ce visuel a été partagé sur Facebook il y a peu, et je demandais aux personnes de réagir aux incendies de cette année, de proposer des analyses et, forcément, de réfléchir au devenir du pin. Les retours vont bien entendu alimenter la réflexion.
Mais avant d’aller plus loin, il faut apporter une précision importante sur l’histoire du pin dans les Landes.
Dire que le pin maritime aurait été introduit dans les Landes au XIXe siècle et qu’il n’y existait pas auparavant est faux. Le pin était déjà présent depuis bien longtemps et n’est donc pas étranger à l’histoire des Landes. Mais le paysage forestier actuel n’est pas non plus simplement la reproduction d’un paysage ancien.
Le pin, présent naturellement depuis bien longtemps…
Voici quelques références qui permettent de comprendre que les pins étaient présents depuis bien longtemps et qu’ils occupent une place ancienne dans l’histoire des paysages landais :
1) Hervé Barrouquère1 a fait une très belle présentation du livre « Le mobilier en bois en Grande Lande d’après des inventaires après décès de la fin du XVIIe siècle et de la première moitié du XVIIIe siècle » (François Lalanne) et note qu’il existait déjà, « des parcelles de pins tantôt naturelles tantôt semées » avant le XIXe.

Les pins ne sont pas apparus par magie au XIXe siècle
Ce petit extrait retient l’attention pour le « tantôt semées », et oui, déjà ! Cela montre quelque chose d’important : avant même les grandes transformations du XIXe siècle, le pin faisait déjà partie de paysages qui avaient eux-mêmes été, en partie, façonnés par les hommes.
2) Dans « Le pays« , le site Diu biban rappelle ceci : « Il y a 12 000 ans, la dernière ère glaciaire prenait fin et l’expansion éolienne du sable des Landes était achevée. Le climat, plus chaud et plus humide, permit de figer progressivement la plaine en faisant apparaître un couvert végétal dominé par une grande forêt de pin. Cette « pinède originelle » se mua par la suite en une chênaie mêlée de noisetiers, bouleaux, ormes, tilleuls, frênes, saules et aulnes. »
Le pin a donc bien une histoire très ancienne dans les Landes. Mais cette histoire n’est pas celle d’une domination continue et immuable du pin. Les paysages et les peuplements végétaux ont changé au fil des millénaires.
3) Ce que confirme cette étude La fin du paradigme du désert landais : histoire de la végétation et de l’anthropisation à partir de l’étude palynologique de quelques lagunes de la Grande-Lande (Elodie Faure, Didier Galop), qui propose notamment cette frise chronologique pour laquelle j’ai zoomé sur l’aspect paysager :

Une belle chronologie vaut mille mots, à condition tout de même de prendre le temps de la regarder !
Ce qu’elle montre surtout, c’est que les paysages landais ont évolué. Le pin occupe une place importante dans les périodes les plus anciennes, puis partage l’espace avec d’autres formations végétales. L’histoire de la végétation n’est donc pas celle d’une forêt uniformément dominée par une seule essence.
La grande forêt de pins moderne constitue ainsi une nouvelle étape dans cette longue histoire paysagère, profondément marquée par l’action humaine et les transformations du XIXe siècle.
3) Didier Vignaud2, archéologue bénévole au Centre de recherches archéologiques sur les Landes, parle des Landes de Gascogne au 1er siècle de notre ère :
« Cela nous donne un paysage clairsemé, composé à 68% de forêts, à 24,4 % de clairières et à 7 % de terres agricoles. Les forêts sont composées de 34,2 % de bouleau, 17% de Myrica, 14% de chêne, à 8% de saule, à 8% d’aulne, à 8% de pin, à 5% de noisetier, à 2% de hêtre et 3,8% de fougère-aigle. Les clairières sont composées de 79,3 % de graminées, 15,8% d’éricacées, 4 % de bruyères et 0.9% de fougère-aigle.«


Le pin n’était donc pas majoritaire dans cette reconstitution, mais il était bien présent. Ce qui frappe surtout, c’est la diversité du paysage. Forêts, clairières et terres agricoles se partageaient l’espace, avec des compositions végétales que l’on rencontre parfois encore aujourd’hui.
Les plus minutieux auront également remarqué qu’il manque 7 % en plus des 68% de forêts et des 24,4% de clairières : il s’agissait des terres agricoles. Rapporté à l’espace concerné, ce n’était pas rien. Est-ce que cette composition de l’époque permettrait de mieux résister au climat actuel ? C’est une piste proposée par un commentaire sur Facebook :
« On peut aussi penser à une activité pastorale ou de cultures disséminés dans le massif. »
La disparition progressive des espaces agro-pastoraux et des mosaïques de paysages a profondément transformé les Landes. La question mérite alors d’être posée : dans quelle mesure la disparition des espaces ouverts, des cultures et des clairières a-t-elle augmenté la continuité du paysage forestier et, avec elle, la continuité du combustible lors des grands incendies ?
Je ne prétends pas ici que les paysages anciens constituaient automatiquement un système de protection contre les incendies. Mais la comparaison avec les paysages actuels mérite sans doute d’être étudiée.. et elle l’est déjà !
La diversification, concrètement
Les retours sur Facebook citent à plusieurs reprises des pistes pour diversifier afin de mieux protéger la forêt :
« garder tous les chênes et les bouleaux »
« À mon avis il faut la laisser comme elle est, avec du chêne et du châtaignier. »
Les chênes et les bouleaux étaient bien présents historiquement dans certains paysages landais et ont les retrouve dans les opérations de reboisements après incendie. Voici des actions concrètes en faveur d’une diversification des peuplements, notamment sur certaines parcelles brûlées en 2022 :
Diversification à Commensacq (40) : 10 ha de pin maritime, chêne-liège, chêne vert, chêne pédonculé, cormier, cèdre de l’Atlas, platane commun, bouleau verruqueux.
Diversification à Landiras (33) près de 6 ha de pins maritimes, pins pignons, de chêne-liège et de chênes tauzins.
Diversification à Le Teich (33) 43,5 ha de pin maritime avec diversification feuillue (chêne liège, chêne pédonculé et bouleau.
Diversification à louchats et Saint-Symphorien (33) 150 ha, 85% de pins (maritime et taeda), 10% de bouleau et 2% de feuillus et pins divers sous formes de lisières : Chêne Vert, Chêne Liège, Chêne Tauzin, Liquidambar, Arbousier, Cornouiller, Bourdaine, Pin Parasol, Pin Sylvestre.
Très bien, mais n’est-il par imposé pour les producteurs, de réduire la densité des arbres ? Ou des coupures plus grandes ? Des écarts plus grands avec l’activité humaine ? La diversification n’est qu’un paramètre et semble d’ailleurs diversement utilisé.
Plus de diversification !
« Après chaque grande crise, incendies comme tempête, le débat sur la diversification des forêts des Landes de Gascogne oppose souvent deux visions simplificatrices : d’un côté remplacer le pin maritime par des feuillus résoudrait tous les problèmes ; de l’autre la filière forêt-bois ne pourrait s’adapter à aucune évolution de la composition ou de la structure de la forêt. En réalité, il existe une large gamme d’options entre le maintien d’une pinède quasi exclusive et son remplacement intégral. L’enjeu est d’identifier, à partir des connaissances scientifiques et du retour d’expérience des gestionnaires, les options les mieux adaptées aux conditions écologiques, aux attentes socio-économiques et à l’évolution du climat. »3
Cette introduction de l’INRAE invite à ne plus considérer la forêt actuelle, comme exemple insurpassable, afin de s’adapter au mieux au changement climatique.
L’INRAE conclut également ce paragraphe pédagogique par :
« Toutefois, les incendies de la région de Madrid comme ceux du Var rappellent que la survenue et surtout l’ampleur d’un incendie ne peuvent être expliquées par la seule présence d’une essence ou par la nature d’un peuplement. »
La diversification ne suffit pas pour s’attaquer au changement climatique. Et derrière ces choix, parfois techniques, une grande question politique : quel paysage voulons-nous pour les Landes de Gascogne dans les décennies qui viennent ?

Quel prix sommes-nous prêts à payer pour préserver un modèle forestier, et quel prix sommes-nous prêts à payer pour le changer ?
Car choisir de replanter du pin, de diversifier les essences, de maintenir davantage d’espaces ouverts ou de modifier l’organisation des parcelles, ce n’est pas seulement choisir une technique forestière. C’est aussi faire des choix sur l’avenir d’un territoire, son économie, ses paysages, sa biodiversité et les risques auxquels il sera confronté.
Et ces choix ne concernent pas uniquement les propriétaires forestiers ou la filière bois. Ils concernent aussi les habitants de ce territoire, le pays tout entier, qui ont eux-mêmes un rapport très différent au pin et à la forêt selon l’endroit où ils vivent.
C’est ici que j’aimerais poser une question à ceux qui connaissent bien la filière forêt-bois.
Après les incendies de ces dernières années et avec l’accélération du changement climatique, observe-t-on réellement de nouvelles pratiques dans le reboisement et la gestion forestière ? Existe-t-il aujourd’hui de nouvelles obligations ou recommandations environnementales concernant les essences plantées, la diversification des peuplements ou l’organisation des parcelles ?
Et surtout, derrière ces évolutions techniques, est-ce que les choix politiques concernant l’avenir de la forêt landaise sont réellement en train de changer ?
Autrement dit : la forêt landaise de demain sera-t-elle simplement une forêt de pins replantée après les catastrophes, ou sommes-nous en train d’assister à une évolution plus profonde de ce paysage ?
Notes :
- Sur le groupe Facebook Histoire, patrimoine et culture des Landes le 24 août 2026. ↩︎
- Même groupe Facebook que la note précédente, le 23 août 2026. ↩︎
- INRAE, Comprendre les incendies de forêts de 2026 : causes, impacts et résilience ↩︎