Philippe Mora
J’ai plusieurs fois entendu dans les conversations généalogiques : « Qu’est-ce qu’il y a des enfants nés sans pères dans les Landes ! Et abandonnés ! ». J’avais dans l’idée de battre en brèche une potentielle idée reçue, mais finalement, ce n’est pas qu’une impression, il y a bien quelque chose… mais quoi ? J’ai donc voulu voir à quel point c’était une spécificité du secteur et comprendre les ressorts de ce constat. Est-ce que cela viendrait d’un comportement typiquement landais ? Ou de quel(s) contexte(s) ? Nous allons voir qu’une fois de plus, la réalité complexe, en somme… plus humaine.
Après cette courte introduction, débutons de suite cette série de publications au format, lui aussi court : chaque avancée sur ce grand sujet se fera sous un nouvel angle. Comme d’habitude sur ce site, tout le monde peut participer ! Cette série est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres nés sans pères et/ou abandonnés. A défaut de pouvoir écrire leur histoire individuelle, cette histoire plus globale nous immergera dans leurs vies.
Comparaison France / Gironde / Landes
Je me suis plongé dans les données chiffrées de la période la plus marquée par ces enfants illégitimes et parfois abandonnées : le 19ème siècle. Rapidement, j’accède aux données de l’INSEE intitulées « Mouvement de la population, 1800-1925 ». Je choisis une année proche du milieu du siècle et c’est ainsi que je démarre à relever les données brutes de l’année 1853. J’ai ensuite mis ces données dans une Intelligence Artificielle afin d’en faire les schémas ci-dessous.

Déjà, il faut toujours questionner les échantillons :
– Comme indiqué sur les schémas, la France est « hors Seine », et c’est bien dommage car le département de la Seine, c’était Paris et les communes proches, secteur sujet à des taux élevés en terme d’enfants illégitimes et d’abandons. Paris est devenu une ville département, en 1968 seulement… ce qui signa en même temps, la fin du département de la Seine.
– Les mesures : quand on voit de tels chiffres, on oublie trop souvent de questionner leur décompte. Et grâce à Monique Lambert, dans Enfants trouvés et abandonnés de la Gironde – 19ème siècle, on apprend justement qu’il y a une chute vertigineuse des enfants trouvés en Gironde1 : 938 en 1851, 339 en 1852 et 15 en 1853. Pourquoi cela ? Car il y a eu un arrêté en 1852 qui a remis en cause l’anonymat du tour (les tours d’abandon, j’en parlerai dans une autre publication), arrêté semble-t-il plus vite appliqué en Gironde que dans les Landes.
L’illégitimité : comme on le voit, on la retrouve plus dans les zones urbaines qu’en campagne. Pourquoi ? Plusieurs raisons à cela, comme les domestiques tombant enceintes de leurs maîtres, les femmes venant accoucher en ville pour éviter la honte sociale, mais aussi pour ceux qui vivent dans un réseau urbain, une pression sociale moins intense.
L’abandon était souvent un aveu d’impuissance face à la misère, un souhait d’une vie meilleure pour son enfant. C’était aussi la pression sociale et familiale. Les Landes étaient vraiment plus pauvres ? Clairement, cela fait partie de l’équation, mais est-ce la seule ? N’y aurait-il pas un lien avec l’organisation landaise ? Les valeurs vincentiennes ? Des troupes militaires et autres mouvements de populations ? Des réponses viendront avec les prochaines publications… et si une experte ou un expert de la question passe par là… L’investigation avancera de toutes les manières, les idées ne manquent pas, afin de mieux comprendre les naissances de nos ancêtres illégitimes et assez souvent, abandonnés.
Enfin, vous l’avez vu, il y a plus de risques qu’un enfant soit abandonné s’il est illégitime.
En prime, le même schéma, centré sur la comparaison Gironde / Landes :

Juste pour rappel, le constat noté sur le schéma s’explique très probablement par deux points majeurs : le niveau de vie… et l’organisation !
Les références intéressantes seront au centre de la prochaine publication à ce sujet 🙂
Notes :
- Enfants trouvés : ils sont abandonnés à leur naissance, les parents sont inconnus tandis que les enfants abandonnés recouvrent aussi les enfants abandonnés après leur naissance ou en tout cas, de parents connus. ↩︎