Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres nés sans pères et/ou abandonnés. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
On va parler ici des enfants trouvés… trouvés où ? Souvent dans un dispositif qui s’appelait, le tour d’abandon. Il est bien écrit « le tour » et non « la tour » car c’est un cylindre en bois, encastré dans le mur de l’hospice, que l’on faisait pivoter. La mère déposait l’enfant dedans, le faisait tourner et parfois une clochette avertissait le personnel. Donc, on parle de « tour » non pas au sens de bâtiment, mais comme pour un tour de potier : parce que ça tournait. Et devinez quelle est la première personne à avoir mis cela en place en France, en 1638 ?
C’était à Paris !
Vous avez deviné ?
Et oui, c’est Vincent Depaul ! (source Wikipedia)
Par un décret impérial de 1811 (lien direct PDF) chaque arrondissement devait installer un tour d’abandon. C’est pourquoi Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever1 sont les villes landaises concernées. Sur internet, j’ai trouvé peu d’informations (pour le moment ?) à leurs sujets. Toutefois, les informations sur celui de Dax sont plus accessibles et je vais acheter très rapidement l’article Les enfants trouvés à l’hôpital de Dax (1777-1850), de Jean Peyresblanques, pour en savoir encore un peu plus.

Pour mémoire, vitrail placé sur la façade du tour d’abandon de Bayonne. Je n’ai pas trouvé de photos de ceux dans les Landes alors j’utiliserai ceux des départements voisins… et n’oublions pas que Bayonne appartenait à la sénéchaussée des Lannes 🙂

Vue de ce même vitrail, depuis l’extérieur.
L’origine du tour d’abandon de l’hospice de Saint-Eutrope (Dax)
Le tour d’abandon était à l’hospice Saint-Eutrope. J’ai regardé rapidement sur l’année 1795 (j’avais voulu vérifier quelque chose cette année là), les enfants sont dits trouvés « dans la boîte« , « dans le tour de l’hôpital civil » et même à « l’hôpital de sans culotte » ! Mais c’est bien l’hôpital Saint-Eutrope. Si vous avez jeté un œil à Mont-de-Marsan et/ou Saint-Sever, n’hésitez-pas à en parler.
Je ne résiste pas à vous partager ce long, instructif et savoureux extrait de l’inventaire des archives des Landes qui nous fait découvrir l’origine de ce tour :
« Copie de l’arrêt du Parlement de Bordeaux du 14 juin 1758 par lequel on voit que les maire et jurats de la ville de Dax, rendirent le 26 mai 1757 une ordonnance au sujet d’une boîte qu’ils firent établir aumur de l’hôpital général de Saint Eutrope pour y recevoir les enfants abandonnés.
Mais cette boîte ne subsista pas longtemps, elle fut enlevée l’année suivante à la réquisition de M. le substitut du procureur général du Roi au sénéchal de Dax, et cela par mésintelligence qu’il y avait entre le bureau de Direction du dit hôpital et le corps municipal, on en ignore les motifs mais on voit que le bureau de Direction surpris de cette nouveauté qu’il représenta comme singulière, prise de leur autorité, sans leur participation et contraire à la destination, originaire du dit hôpital, fondé pour le
secours des pèlerins et pour les pauvres malades, n’ayant qu’un très modique revenu, délibéra le 12 septembre 1757 que les officiers municipaux seraient priés de faire eux même enlever cette boîte et que faute de l’avoir fait dans trois jours, le syndic y ferait remettre les choses dans le premier état. Il est à remarquer que jurats présents à cette délibération à laquelle l’évêque présida, la signèrent ainsi que tous les autres administrateurs, sans aucune opposition ni protestation. Cependant les officiers municipaux n’ayant tenu compte d’exécuter cette délibération à laquelle ils avaient si formellement acquiescé en la souscrivant et le syndic de l’hôpital ayant de son côté négligé par crainte ou timidité de se conformer à ce qui lui avait été prescrit, il fut pris par le bureau de Direction une seconde délibération le 26 mai 1758 par laquelle le substitut du procureur général du Roi au sénéchal de Dax, l’un des administrateurs serait chargé de faire ôter la boîte et d’y faire fermer le trou.

Mais le maire, sous-maire et jurats ne furent pas plutôt instruits de cette dernière délibération, que le même jour ils se hâtèrent de faire publier leur ordonnance et qu’étant informés que certaines personnes s’étaient proposées d’enlever la boîte, qu’ils avaient fait placer à l’hôpital général pour y recevoir les enfants abandonnés, ils faisaient défenses à toutes sortes de personnes de quelque qualité et conditions qu’elles fussent, de porter aucune atteinte à la dite boîte et d’entreprendre de l’enlever, ni a aucun ouvrier maçon, charpentier ou autre d’y travailler, à peine contre ceux qui se porteraient à cette entreprise, d’être procédé extraordinairement par devant qu’il appartiendrait. Mais ce fut en vain, ils furent obligés de céder à la force, et ils ne purent faire le bien qu’ils s’en étaient promis.
Le Parlement prononça et faisant droit à la réquisition du procureur général du Roi par son arrêt du 14 juin 1758 cassa et annula la sus dite ordonnance du maire, sous-maire et jurats de la ville de Dax du 26 mai 1757. Et fit inhibition et défenses aux officiers municipaux d’en donner ni rendre à l’avenir de semblables, à telle peine que de droit, et ordonner que les délibérations du bureau de direction de l’hôpital général de la ville de la ville de Dax, du 12 septembre 1757 et 26 mai 1757 seraient exécutées.
Rétablissement de la dite boîte en 1776 sur l’exposé qui fut fait au bureau de l’administration par M. Sarrauton au nom et comme syndic des hôpitaux qu’on trouvait très fréquemment des enfants morts qui avaient été exposés aux environs de l’hôpital de Saint Eutrope et soit dans les champs et autres lieux, sans savoir s’ils avaient reçu le baptême. Sur quoi le bureau délibéra le 23 août 1776 que pour éviter à l’avenir de pareils accidents, qu’il serait établi une boîte au mur extérieur du dit hôpital, afin que sans danger les enfants y fussent déposés. En conséquence, les administrateurs donnèrent pouvoir au dit syndic de faire faire une boîte au dit hôpital de Saint Eutrope, et de la faire placer dans l’endroit le plus convenable, et afin que la sus dite délibération eût plus d’authenticité, le dit bureau donna pouvoir également au dit syndic de requérir de l’Intendant son autorisation. Mais il ne paraît pas que la sus dite délibération ait été revêtue de cette formalité. C’est ainsi que la dite boîte fut renouvelée, c’est la même qui existe aujourd’hui (en 1813) sans que l’administration y ait été troublée.
2 pièces cotées C C en 1813 (1758-1776). »
L’histoire des tours ne se fait pas sans quelques… détours !
Comme vous le voyez, cette organisation posait débat. Qu’y-a-t-il de mal à aider les mères à abandonner leurs enfants dans de meilleurs conditions et pour pouvoir s’en occuper ? N’était-ce pas une idée digne d’un saint ? Bien sûr, lors de sa mise en place et longtemps après, cette organisation constituait une avancée, mais elle finit par être supplantée par une organisation plus adaptée encore, fin 19ème / début 20ème. Mais avant d’en arriver là, que de détours : « Suppression du tour et du dépôt des enfants (1833-1843). 3- Rétablissement du tour pour recevoir les expositions (1840). » indique le même inventaire cité plus haut.
Nombre de personnes de cette époque souhaitaient déjà la disparition de ces tours pour des raisons financières (cela coûtait à la paroisse qui l’installait), idéologique (cela encouragerait à abandonner les enfants), etc.
Toutes ces questions nous les retrouverons durant le 19ème, siècle qui sera à la fois témoin de l’apogée de cette organisation sociale mais aussi, de sa disparition. C’est ce qui sera au cœur de quasiment toutes les prochaines publications de cette série. De plus, on retrouvera la comparaison entre les trois villes de Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever. J’en dirai donc plus sur ces deux dernières, assez peu analysées ici.
Note :