Marc Billard, rédacteur régulier du blog, a répondu à mon questionnement sur les enfants illégitimes / abandonnés. Avait-il des informations à leur sujet ? Voici sa réponse ci-dessous, suivie de réflexions qu’elle m’inspire. Philippe Mora
| Publication précédente : L’impact organisationnel et symbolique de Vincent de Paul pour les enfants trouvés dans les Landes | Publication suivante : venir |
Marc Billard
Voici sa réponse par mail :
« J’ai regardé le nombre d’enfants illégitimes sur les registres de baptêmes de Herm que j’ai dépouillés.
Je te donne les chiffres :
1638-1680 : 13 naissances illégitimes sur 820 baptêmes, soit 1,6%
1683-1703 : 8 sur 632, soit 1,3%
1704-1723 : 2 sur 560, soit 0.36%
1724-1732 : registres très lacunaires – RAS
1733-1742 : 2 sur 229 soit 0,87%
1743-1752 : 10 sur 297 soit 3,4%
1753-1762 : 3 sur 326, soit 0,92%
1763-1772 : 9 sur 276, soit 3,3%

Je me suis permis d’en faire un petit tableau et souligne une chose : attention, les intervalles chronologiques sont de durée inégale et les pourcentages sont calculés sur le total des baptêmes de chaque période.
On est loin du chiffre de 8,1% des Landes rurales en 1853 mais on constate qu’après 1743, les abandons augmentent. D’aucuns mettent cela sur le compte de la déchristianisation mais le XVIIIème plutôt est un siècle religieux. Le XIXème siècle est le siècle où les naissances illégitimes sont les plus importantes.
Il faudrait aussi pouvoir distinguer si le père est connu ou inconnu. A Herm, très souvent le nom du père est cité même si la naissance est illégitime mais combien d’accouchements illégitimes en dehors de Herm pour éviter les cancans.
Sur les abandons, j’ai sur Herm, entre 1650 et 1802, 7 mentions de décès d’enfants abandonnés et mis en nourrice par les hospices ou couvents de Dax.

Herm en 1934 : source les AD 40
En revanche, je n’ai pas de données sur des familles hermoises qui auraient abandonnées leurs enfants ni même d’enfants trouvés à Herm. Les bébés devaient être discrètement déposés à Dax.
Bref, concernant Herm, je n’ai pas été frappé outre-mesure par le nombre d’enfants illégitimes sous l’Ancien Régime.
Il faudrait avoir les statistiques pour le XIXème siècle. De même, il faudrait distinguer des sous-régions au sein des Landes. Je pense que les naissances illégitimes étaient plus fortes dans la Haute-Landes que dans la Chalosse mais cela demande à être confirmé. »
Ce que m’inspire ce mail riche d’hypothèses de Marc Billard :
Déjà, il est intéressant de voir apparaître à Herm une évolution qui semble rejoindre certaines tendances observées ailleurs en France au 18ème siècle, en ce qui concerne les enfants illégitimes. De plus, la décennie qui semble véritablement amorcer ce phénomène, autour des années 1740-1750, n’est peut-être pas anodine. Souvenez-vous : les élus locaux de Dax ont poussé à la mise en place d’un tour d’abandon dès 1757.
Pour rappel, l’augmentation des naissances illégitimes s’accompagne souvent d’une hausse des abandons (voir l’introduction). C’est pourquoi on lit souvent que cette progression des abandons serait liée à une prétendue dépravation des mœurs provoquée par la déchristianisation. Cette thèse, surtout défendue par les historiens du 19ème siècle, apparaît aujourd’hui bien trop simplificatrice. Elle relève davantage d’un jugement de valeur que d’une véritable explication du phénomène des enfants illégitimes et/ou abandonnés. Il faut notamment rappeler que le XVIIIe siècle connaît une forte augmentation de la mobilité des populations, ce qui a sans doute eu un impact réel sur un village comme Herm, situé sur un axe de passage.

Le chiffre de sept enfants décédés à Herm entre 1650 et 1802, alors qu’ils provenaient des hospices ou couvents de Dax, peut sembler faible lorsqu’on connaît l’hécatombe qui frappait les enfants trouvés. Herm n’était sans doute pas le village le plus central dans ce système d’accueil. Ou bien la dispersion autour de Dax allait-elle très loin, touchant de nombreux villages des environs ? Une autre explication est également possible : les actes ne mentionnaient pas toujours l’origine de l’enfant ni son statut d’enfant trouvé.
Marc Billard parle aussi d’enfants illégitimes qui naissaient dans le village et pour lesquels le père était mentionné. Je l’ai aussi rencontré régulièrement ce genre d’actes en épluchant de nombreux registres paroissiaux des Landes. Mais comme il le relève, combien vont naître à Dax pour éviter la pression sociale ? Je pense qu’il faut voir que les enfants illégitimes ne sont pas tous dans la même situation. Certains enfants illégitimes peuvent naître sur place, d’autres pas. C’est aussi une question de moyens : un homme aisé qui a un enfant avec une domestique dispose davantage de moyens pour dissimuler la naissance.
La proximité de Dax ou d’autres lieux religieux a pu faciliter, pour les Hermois, le recours à l’abandon et ainsi réduire le nombre d’enfants illégitimes nés sur place. Mais il est également possible, comme le suggère Marc Billard, que la situation ne soit pas particulièrement différente de celle observée ailleurs au 18ème siècle. En revanche, on a vu qu’au 19ème siècle, les Landes se situent clairement au-dessus de la moyenne.
Enfin, mon coéquipier Généalandogique propose d’approfondir l’analyse à partir des statistiques du 19ème (un travail déjà débuté comme vous le savez) et avance l’hypothèse que la Chalosse aurait connu moins d’abandons d’enfants que les Hautes-Landes. Il explique cette différence par les écarts de richesse entre ces territoires. C’est une idée qui m’aurait spontanément paru plausible moi aussi. Pourtant, plus mes recherches progressent, plus je doute qu’elle se vérifie réellement. Nous y reviendrons très bientôt avec l’analyse des abandons depuis la Révolution jusqu’à la fin du 19ème siècle.