L’impact organisationnel et symbolique de Vincent de Paul pour les enfants trouvés dans les Landes

Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres nés sans pères et/ou abandonnés. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.

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Philippe Mora

Je disais donc que Vincent de Paul avait mis en place le premier tour d’abandon en France, plus précisément à Paris, en 1638. C’était un homme doué pour l’organisation et profondément tourné vers le bien des plus démunis. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait fondé l’Œuvre des Enfants-Trouvés, dans laquelle de nombreuses femmes et sœurs se sont investies. Au 17ème siècle, il s’agissait d’un grand progrès pour venir en aide à ces enfants.

Pourtant, si son action les sort de l’oubli, la survie des enfants est toujours faible : « L’intervention de saint Vincent de Paul est décisive. Sous son impulsion se met en place, vers 1640, une institution d’accueil qui devient, trente ans plus tard, l’Hôpital des Enfants Trouvés. Belle promesse mais piètres résultats : cette maison que nous allons découvrir laisse mourir la plupart des enfants recueillis (70 à 80 % n’atteignent pas leur majorité). Mais l’hôpital contribue à modifier les comportements liés à l’acte d’abandon. Le délaissé, toujours condamné à un tragique destin, sort en quelque sorte de l’oubli antérieur. Au silence des sources anciennes succède le triste constat de l’impuissance hospitalière ».1

Il faudra attendre la deuxième moitié du 19ème siècle pour voir fermer les derniers tours en France. Leur disparition ne signifie pas toutefois celle de toutes les pratiques sociales qui leur étaient associées. Le tour d’abandon est un dispositif visible, qui frappe l’imagination et attire l’attention. Mais, si l’on ne le replace pas dans l’ensemble auquel il appartient, il masque alors les réalités sociales qui l’entourent. Il ne constitue en effet qu’un maillon de la prise en charge, pas nécessairement le premier, et il contribue à instaurer un nouveau rapport à l’abandon, en diminuant le jugement social et en recevant mieux le nourrisson, afin d’éviter les infanticides ou les enfants placés à différents endroits, dans le froid.

Source directe vers les AD40

L’abandon au 18ème siècle, dans les Landes

« L’abandon d’enfant est un phénomène très ancien qui connut un développement important au XVIIIe siècle. Le 18ème siècle voit une augmentation sans précédent, des abandons d’enfants », peut-on lire dans la première phrase de la page Wikipedia consacrée à l’abandon d’enfants sous l’Ancien Régime2. Les Landes n’échappent pas à ce phénomène et, une fois encore, certains l’expliquent uniquement par la dépravation des mœurs. Il existe bien une augmentation des naissances illégitimes, qui s’explique par des évolutions des modes de vie. Mais les causes sont en réalité multiples : pauvreté et crises économiques, exode rural, croissance démographique3 et enfin, paradoxalement, un nouvel espoir de survie pour l’enfant, grâce à une meilleure prise en charge, principalement portée par le mouvement vincentien.

Ainsi, dans les Landes, au milieu du 18ème siècle, les « registres de la paroisse [de Buglose] signalent, en effet, à la saison des pèlerinages, plus de baptêmes d’enfants trouvés qu’on est accoutumé d’en relever dans ceux de nos communes rurales à cette époque »4. On devine là l’espoir de la mère qui abandonne son enfant dans un lieu où les religieux de saint Vincent sont présents, lieu qu’elle juge plus sûr, où il pourra du moins recevoir le baptême.

Cet espoir en choisissant le lieu, on le comprend d’autant plus si on le compare avec cette situation relevée à Pontacq (non loin des Landes), et qui se retrouvait un peu partout : « En 1724, les accouchements clandestins deviennent si fréquents que les jurats obtiennent permission de faire publier un monitoire5 contre l’exposition d’enfants »6. Cela rappelle que la judiciarisation de l’abandon fait également partie de sa gestion et de son contrôle.

Face à cette recrudescence des abandons, les élus locaux de Dax, ville relevant directement du roi et siège de la sénéchaussée des Landes, souhaitèrent mettre en place un tour d’abandon. L’extrait complet figure dans la publication précédente. Le pouvoir royal s’y opposa d’abord en 1757, sans doute de peur d’attirer les abandons des environs (coût financier). mais, après de longues démarches, la ville obtint finalement l’autorisation en 1776. On perçoit ici l’influence des valeurs vincentiennes, qui ne s’éteindront pas au siècle suivant, bien au contraire.

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Présence territoriale des filles de la charité

Le 19ème siècle restera attaché aux avancées du mouvement vincentien en étant bien implanté sur le territoire, notamment landais. Voici une indication tirée de l’inventaire des archives des hôpitaux de Mont-de-Marsan, attestant de l’investissement des sœurs de la charité dans les Landes, auprès des enfants trouvés : « Les administrateurs de l’hôpital [de Lesbazeilles] s’inquiètent du sort des enfants trouvés car tous les enfants trouvés du département aboutissent à l’hospice où ils sont entassés. La construction d’une salle réservée aux enfants se décide seulement le 5 avril 1845. Depuis le début de sa création, les filles de la charité, congrégation fondée en 1633 par saint Vincent de Paul, assurent une bonne partie de la gestion. »

L’exemple de Lesbazeilles n’est d’ailleurs pas isolé dans le département. Les Filles de la Charité œuvrent aussi à l’hospice de Dax, mais je n’ai pas de certitude quant à leur présence à celui de Saint-Sever. Cela confirme au passage que les enfants trouvés étaient regroupés dans les villes centrales de Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever, quel que soit leur lieu de dépôt (on disait aussi « d’exposition »), et cela à partir de la loi de 1811 présentée dans l’article précédent.

Et l’action de Vincent de Paul ne laisse pas seulement des traces dans les registres hospitaliers : elle s’inscrit aussi durablement dans les imaginaires des 18ème et 19ème siècles.

Alors, voici quelques illustrations célébrant l’action du saint, notamment une série inédite issue d’un fonds numérique des archives départementales des Landes. La plupart de ces documents datent de la fin du 18ème siècle ou du début du 19ème :

Texte sous l’image : « avant que la charité de St Vincent fut venue au secours de ces enfans, on les exposait sur la voie publique, on les portait chez une veuve où ils mouraient bientôt en langueur et souvent sans baptême. Leur sort toucha vivement le St prêtre. Les Dames de Charité qu’il conduisit chez cette femme, se chargèrent d’abord de douze de ces infortunés et enfin de tous ; mais leur nombre s’accrut tellement, qu’en 1648, ces Dames se crurent hors d’état de continuer l’oeuvre. Ces enfans allaient de nouveau être abandonnés ; lorsque S. Vincent adressa aux Dames assemblées ce discours si célèbre : « la charité et la compassion, Mesdames, vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfans, vous avez été leurs mères […] la grâce, depuis que leurs mères, selon la nature, les ont abandonnés, voyez maintenant si vous voulez les abandonner aussi !… L’assemblée résolut de continuer cette bonne oeuvre, à laquelle les Dames consacrèrent à l’instant même tous leurs bijoux » source de la retranscription et de l’illustration : les archives départementales des Landes (page directe vers le document). Date du document entre 1781 et 1828.

Texte sous l’image (avec une traduction espagnole) : « St Vincent de Paule ayant fondé l’hôpital des enfans trouvés ne se contenta pas de la surveillance qu’il y fit observer. il faisait lui-même accompagné d’un saint missionnaire la recherche de ces petits êtres innocents que l’on voueait au malheur, et tous ceux qu’il trouvait du premier âge et ceux plus grands ensuite abandonnés par la misère de leurs parents. Nos saints prêtres s’en emparaient et les portaient de suite à leur hospice, pour leur faire donner les secours, dont ils avaient besoin et les faire élever dans la Sainte route dont ils donnaient les premiers un si noble et si touchant exemple. » accès à la source de l’illustration et de la retranscription sur le site des AD40, ici.

Sous l’image : « Saint Vincent de Paul : ce héros de l’humanité, fondateur des Dames de la Charité et des Enfans Trouvés sauve des vigueurs de la mauvaise saison de malheureux enfans abandonnés par leurs Mères ». Source : lien direct vers les AD40.

Source

La force de l’organisation et du symbole perdurent

« Après s’être occupé de bien d’autres détresses, saint Vincent ne redécouvre qu’au déclin de l’âge l’enfant qu’il a été, les enfants dont il s’est occupé, mais il le découvre comme un des plus pauvres parmi les pauvre, sans voix, sans défense, sans conscience même de sa misère : l’enfant abandonné comme une chose encombrante dont on se débarrasse. Son cœur se serre, mais pour sauver ces enfants, il va prendre tous les moyens, inventer toutes les ressources, prévoir tous les détails de leur entretien, de leur éducation. » (source : le document dédié aux enfants sur le site du Berceau de St. Vincent).

Si « Monsieur Vincent » s’en occupe tardivement, c’est aussi que le phénomène des abandons prend de l’ampleur, justement, durant sa vie. Quant à la prise en charge, les Sœurs de la Charité s’appuient sur des connaissances des pratiques d’organisation et de soin développées dès le 17ème siècle7. Ces éléments soulèvent alors une question plus large : cette organisation locale produisait-elle des effets concrets sur la survie et les conditions de vie des enfants ? On peut en douter, mais si on compare avec la période antérieure, où rien n’était fait, c’était forcément mieux et donnait un espoir pour la mère qui abandonnait son enfant.

« Il aimait les petits abandonnés, bonnement, en père. Aussi la légende, interprétant ses sentiments réels, a multiplié les enluminures autour de ses gestes. On l’a représenté sortant, par les nuits de neige, ramassant dans la rue des enfants abandonnés, les réchauffant dans son manteau et les apportant au refuge où les filles de Mlle Le Gras veillaient, l’attendant. Ce tableau est exact comme un symbole : mais ce n’est qu’un symbole. »
(Mgr Calvet, « Saint Vincent de Paul », Editions Albin-Michel, p. 189. Source : le document dédié aux enfants sur le site du Berceau de St. Vincent).

C’est vrai, on finirait par croire que les images ci-dessus représentent des scènes parfaitement réelles. Et pourtant, si elles relèvent en partie du symbole, elles traduisent malgré tout une vérité : « Monsieur Vincent » a réellement changé la vie de nombreux enfants abandonnés. Cette idée était encore profondément ancrée dans les esprits, notamment dans les Landes, deux siècles après le début de son action.

Cette mémoire ne resta d’ailleurs pas seulement littéraire ou religieuse : elle s’inscrivit aussi dans l’espace public. Le 19ème siècle verra plusieurs lieux et monuments en son honneur, ainsi que le changement de nom de son village natal, Pouy, devenu Saint-Vincent-de-Paul. Et au-delà de la mémoire, cette influence a eu des répercussions sur l’organisation et les politiques relatives aux enfants trouvés dans les Landes. J’examinerai ces évolutions de manière chronologique, en m’appuyant sur les débats suscités par les tours d’abandon. Ce sera l’occasion de découvrir ce qu’il y a autour de ce dispositif.

Note :

  1. Géographie des enfants trouvés de Paris au XVIIe et XVIIe siècles, Isabelle Robin et Agnès Walch. ↩︎
  2. Source. ↩︎
  3. Cette cause peut sembler ne pas concerner les Landes, et pourtant, y aurait-il une pression démographique à l’échelle de la maison ? ↩︎
  4. Buglose au cours de XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution, d’Antoine Degert (1923),bulletin de la société de Borda, ici). ↩︎
  5. On parle des monitoires sur ce blog, ici. ↩︎
  6. Pontacq III La religion et les institutions charitables, Georges Beaurain (1926), bulletin de la société de Borda, (ici). ↩︎
  7. Voir dans les archives de ces sœurs, ici. Vous trouverez notamment l’organisation précise de la prise en charge de l’enfant trouvé. ↩︎

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