Cet article poursuit la recherche lancée avec « Le soutien de Louis XIII aux réfugiés juifs de Dax« . Ici, on verra notamment deux médecins séfarades dans les Landes, et plus précisément à Dax : l’un de passage (François / Franciso Alvares), l’autre qui y a exercé (Didaque / Jacques / Diegou Moran). Nous verrons aussi les liens de familles de cette diaspora.
Philippe Mora
Contrairement à une idée reçue, qui pose que les réfugiés sont forcément une charge pour le pays d’accueil, l’arrivée des réfugiés « nouveaux chrétiens » fuyant l’Inquisition ibérique pouvait aussi répondre aux intérêts des rois de France. Parmi ces réfugiés, il y avait des familles pauvres et des familles de haut rang, ces dernières s’occupaient d’ailleurs des familles en difficulté de leur diaspora. Leur arrivée a développé le commerce en France et a aussi amené des médecins extrêmement réputés, formés dans les plus grandes universités d’Europe et présents dans les plus grandes cours. Un de leurs lieux de formation en France était Toulouse… et comme leurs points d’entrées étaient la cote, Dax était en quelque sorte, sur le chemin.
Nous allons nous pencher sur quelques-uns d’entre eux : François (Francisco) Alvares (Alvarez), Filippe Rodrigues (Elijah Montalto) et Didaque (Diego) Moran. Leurs liens et leurs présences dans l’actuel département des Landes diffèrent totalement. Cette analyse ne sera donc pas composée de trois chapitres égaux consacrés à ces médecins. Elle nous mènera aussi vers la famille Castro de Tartas.
Quelques repères sur la diaspora séfarade
Tout d’abord, quelques informations générales sur cette diaspora séfarade, parfois aussi qualifiée de « nouveaux chrétiens », à la suite de leurs baptêmes forcés. Leurs degrés de judaïcité ou de chrétienté variaient d’une famille à l’autre : certaines retournaient à leurs racines, d’autres se tournaient vers leur nouvelle religion (Gérard Nahon, 1977, p. 49-50).
Cette communauté séfarade ne comptait pas un grand nombre de familles en France, surtout au début du XVIIe siècle, période qui nous occupe. Les familles, notamment celles de plus haut rang, circulaient facilement entre Bayonne, Bordeaux, Paris et Amsterdam. Cette dernière était la place centrale de la communauté, car elles y étaient plus libres religieusement et participaient pleinement à l’essor commercial de la ville. Il est donc difficile de reconstituer la généalogie de ces familles, qui ont beaucoup bougé pour diverses raisons. On peut citer, parmi leurs destinations, les îles et le Brésil.
L’autre difficulté pour la personne qui souhaite mieux comprendre la généalogie de ces familles tient aux variations des noms. Elles peuvent être liées aux persécutions auxquelles elles faisaient face, mais aussi à la culture hébraïque. Si cette question vous intéresse, vous pouvez consulter cette page Wikipédia qui donne un aperçu de ces variations de noms.
Cet article apporte quelques informations au sujet de ces médecins réfugiés séfarades. Il est aussi l’occasion de questionner des spécialistes de ce domaine, en exposant à la fois des faits et des hypothèses, afin d’en apprendre un peu plus sur cette diaspora qui s’est intégrée dans les Landes et ailleurs. La question qui guidera cette enquête est celle des liens possibles entre ces médecins et les Landes actuelles. Je les ai surtout croisés à Dax et Tartas.
Francisco Alvares, médecin à la cour de France
Avec l’article François Alvarez, médecin à la cour du roi, a-t-il eu des enfants nés à Dax ? Hypothèse consolidée avec l’aide d’une IA j’appuyais l’idée comme quoi ce médecin avait eu des enfants à Dax. A l’heure actuelle, je n’ai toutefois pas la certitude mais une quasi-certitude. Ainsi, il mérite qu’on s’y attarde afin de voir qui il était et la spécificité médicale des médecins dits « juifs » de cette époque.
Francisco Alvares était le médecin de Marie de Médicis et de sa cour. On le rencontre surtout dans les ouvrages historiques à propos du procès pour sorcellerie d’une proche de la reine, Léonora Dori. On apprend qu’il est originaire de Bragance, au Portugal, où se regroupaient de nombreux « nouveaux chrétiens » fuyant l’Inquisition espagnole. Depuis Bragance, il arrive en France en février 1610 pour devenir médecin de la reine et de son entourage.
C’est en fait en raison de la maladie de Léonora Dori qu’il est appelé. Celle-ci avait obtenu des résultats avec un autre médecin séfarade depuis quelques années, M. Montalto. François Alvares est donc, en quelque sorte, un remplaçant de M. Montalto, mais il n’atteindra pas le même statut que ce dernier. Ceci dit, les médecins séfarades semblent avoir obtenu quelques résultats auprès de la meilleure amie de Marie de Médicis, qui souffrait d’épilepsie et de troubles psychiques, des pathologies mal connues à l’époque.

L’image ci-dessus illustre un texte romancé sur l’histoire de Léonora Dori, paru le 23 novembre 1935 dans le journal L’Intransigeant. Vu la posture de la malade face à son médecin, l’illustrateur a voulu accompagner les péripéties rencontrées par Francisco Alvares :
« Bien vite, il désespéra. Sa malade était au plus fort de ses crises. Elle hurlait, se proclamant démoniaque, chassait Alvarez, puis le rappelait ».
Les faits sont avérés, par contre le dessin est plus près du préjugé que de la vérité. Le médecin Alvares était un érudit, de haut rang social, et non une sorte de petit sorcier. Le visage représenté semble sans doute s’appuyer sur des préjugés racistes envers les juifs. Toujours dans cet article de L’Intransigeant, Elijah Montalto est qualifié de « mage » à plusieurs reprises, dans la lignée de la narration officielle royale. Léonora Dori sera décapitée pour cause de sorcellerie, et les médecins séfarades se trouveront de ce fait en partie dans la tourmente. Mais l’histoire est plus compliquée, car on entre là dans les arcanes du pouvoir.
En fait, depuis le meurtre d’Henri IV, Léonora Dori s’est fortement enrichie et dispose d’un grand pouvoir, puisque Marie de Médicis, régente, l’écoute. Ce pouvoir est affermi par son mariage avec Concino Concini. Ce couple d’Italiens fait des jaloux et en premier lieu, le jeune Louis XIII, qui fait tuer Concini et se débarrasse de Léonora Dori, accusée de sorcellerie. La fortune du couple Concini-Dori revient ainsi aux proches du roi.
Pour revenir à nos médecins, Elijah Montalto était connu pour être un grand esprit, en philosophie, en religion et, bien entendu, dans les recherches médicales. Il a rédigé des livres qui ont fait référence. C’était un noble érudit qui publia notamment le livre ci-dessous :

Ces remarques sont aussi applicables à Francisco Alvares, à un moindre degré. Il a été introduit auprès de Marie de Médicis, en lien avec son illustre collègue, comme médecin juif. Mais c’est l’appui de son oncle par alliance, Manuel Mendes, parfumeur de la reine, qui lui a permis à de monter rapidement les échelons.
Est-ce que Francisco Alvares a eu un enfant à Dax ?
Je reviens sur cette hypothèse avec d’autres arguments. On sait que François Alvares a 7 enfants, et je pense qu’au moins l’un d’eux est né à Dax, avec le baptême du 21 avril 1610, à Dax (voir le permalien aux AD40). Dans cet acte incomplet, plusieurs informations concordent : tout d’abord, le père s’appelle François Alvares, il est docteur et la mère semble être une certaine Blanche Mendes, possible nièce de Manuel Mendes. De plus, la date correspond avec son arrivée en France (pour rappel, en février 1610), sa conjointe serait restée en famille pour accoucher à Dax. Un autre acte de baptême en 1614, toujours à Dax (voir le permalien des AD), apporte une autre information : on y retrouve François Alvares, sans précision sur son statut professionnel. J’ai du mal à interpréter cet acte : même couple ou nouvelle conjointe pour François Alvares ? Même François Alvares ?
D’autres faisceaux d’indices portent à croire à un lien familial entre Francisco Alvares et des personnes portant ce nom sur cette période dans la sénéchaussée des Landes. Notamment, la présence d’Allianore Alvares, conjointe de Christophe Luiz (qui deviendra Abraham Castro de Tartas), qui ont une parenté que je n’ai pas déterminée, avec Elijah Montalto, sans oublier leur lien, très clair, avec Didaque Moran, qui est un médecin réputé à Dax.
Il est toujours possible d’affirmer que ce n’est peut-être « qu’un drôle de hasard » que le médecin de Marie de Médicis et les Alvares croisés dans les registres de Dax soient de la même famille mais c’est pourtant l’hypothèse la plus probable car rappelons aussi, que c’est François Alvares qui remonte des difficultés pour les « marchands portugais » à Dax.
Cela reste à l’état d’hypothèse, mais quand on sait le faible nombre de cette diaspora à cette époque, seulement une soixantaine de familles portugaises à Bayonne en 1633, il n’est pas irraisonnable d’avancer cette hypothèse qui pourrait être consolidée par des recherches. Rappelons-le, cette diaspora était présente dans quelques villes seulement, et parmi les plus importantes, il y avait Bayonne et Paris.
Les familles Luiz / Louys / Castro de Tartas et Alvares /Alvarez (suite)
A la même période, Allianore Alvares (de la famille de François Alvares ?) vit avec sa famille à Dax, elle est au moins 4 fois marraines de familles de réfugiés (Louys, Alvares, Gutierres et… d’un enfant de Didaque Moran), entre 1609 et 1629. Son conjoint se nomme Jean Louys dans les registres. En fait, le nom de famille est Luiz. Le couple aura notamment Christophe Louys (Cristobal Luiz) qui a deux enfants, en 1608 et en 1609, avec Isabelle Rodriguez. Je me demande si ce n’est pas le même Christophe Louys que l’on retrouve à Tartas, père de 4 enfants, avec Isabelle de Paz entre 1622 et 1629. Les parrainages de ces derniers, se font le plus souvent parmi les notables locaux. Je vais m’attarder sur cette famille Luiz pour plusieurs raisons : tout d’abord, c’est une famille implantée dans les Landes actuelles, en durée et en prestige des parrainages, mais aussi, elle relie l’ensemble des médecins que j’ai cités. Je verrai ces liens à partir d’un individu, Thomas Luiz, qui deviendra Isaac Castro de Tartas, personnage historique relié à la ville de Tartas, comme son nom l’indique.
Thomas Luiz devient Isaac de Castro de Tartas
Pour Thomas Luiz (qui a pensé un temps devenir médecin), son parrain est Thomas de Chambre, conseiller du roi, lieutenant général du siège de Tartas. Dans la suite du 1er article, on peut se dire que se parrainage vient du fait d’une protection symbolique pour ces familles rencontrant des « troubles » mais ce n’est pas que cela. Cette famille Luiz a une certaine puissance financière, comme on le verra. Le jeune Thomas fera ses études à Dax, peu de temps, en résidant dans de la famille. D’après les informations, il aurait habité chez son oncle (ou grand-oncle) André Orobio, frère d’Isabelle de Paz. En effet, André Orobio, marchand, est le conjoint d’Isabelle Rodrigues et a deux enfants à Dax en 1622 et en 1624.
Mais la famille a d’autres ambitions, plus grandes et va bientôt à Bordeaux puis à Amsterdam, centre communautaire de l’époque. Il faut dire que la mère de Thomas, Isabelle de Paz a pour frère, le grand rabbin, Moshe Raphael de Aguilar. Le frère de Thomas, David, deviendra quant à lui, un célèbre imprimeur d’Amsterdam.
La famille, en arrivant à Amsterdam, plus libre religieusement, devient rapidement les Castro de Tartas. Comme le nom de famille Castro était très répandu, la famille était indiquée comme « de Tartas », ville de naissance de Thomas et sa fratrie. D’ailleurs, son prénom n’était plus Thomas, mais Isaac. En effet, Thomas Luiz, alias Isaac Castro de Tartas a marqué l’histoire en devenant un martyr juif, qui a refusé de se convertir au christianisme, ce qui aurait pu lui éviter le bûcher. C’est aussi à l’occasion de son procès que l’on apprend que la famille Luiz avait quitté Tartas suite à des « vexations ». Cela rappelle les « troubles » remontés à Dax aux oreilles de la cour de France.

Parenté des Castro de Tartas avec Elija Montalto et avec Didaque Moran : la boucle est bouclée
Enfin, cette famille Castro de Tartas a une parenté signalée sur Wikipedia (sans précision) avec le docteur Montalto, venant pourtant d’Italie. En effet, j’indiquais en début d’article les lieux de vies principaux de la diaspora séfarade, mais l’Italie fut aussi l’un d’eux. Et cette partie italienne de la diaspora voulait justement se rapprocher de celle vivant en France (je n’ai plus la source malheureusement appuyant cette phrase).
Elija Montalto s’appelait à l’origine, Filippe Rodrigues, mais par conviction religieuse, est devenu Elijah Montalto. On sait qu’il a écrit à son beau-frère, Pedro Rodrigues, en 1611 et 1612, qui vivait à Saint-Jean-de-Luz. En effet, la diaspora, avant de s’installer à Bayonne, était beaucoup plus nombreuse à Saint-Jean-de-Luz, jusqu’au drame de 1619 (Zink, 1994, p.649) qui les a fait fuir vers Bayonne (Saint-Esprit).
Enfin, la famille Luiz est alliée avec la famille Moran avec le couple Didaque Moran / Ysabeau Louys. Mais est-ce la même famille Luiz que celle de Tartas ? Je remarque que la belle-mère de Didaque Moran s’appelle Allianore Alvares. Mais cela reste à préciser.
Didaque Moran, d’une famille de « nouveaux chrétiens », fut un médecin dacquois, à l’excellente réputation. Son père était aussi médecin, à Bayonne. Les parrainages pour les enfants du couple Moran / Louys sont essentiellement familiaux ou dans la diaspora séfarade, mais il y a aussi Jean Désert, avocat, Marie Dubosq, demoiselle, conjointe d’Etienne Postis avocat en la cour au parlement de Bordeaux, prévôt royal de Dax, Louis Saint-Martin, écuyer.
En conclusion
S’il n’y a qu’un seul médecin réfugié qui se soit installé à Dax, d’autres médecins ont été présents dans le secteur, en lien avec la présence dans des villes clés comme Bayonne-Saint-Esprit par exemple. J’ai vu aussi un médecin séfarade exerçant à Peyrehorade (cité ici). Il y aurait beaucoup plus à dire, c’est une certitude, alors je fais un appel aux spécialistes : on vous écoute ! 🙂
Bibliographie :
Aparisi-Serres Antonio, Les Portugais de Dax, entre 1600 et 1750. Société de Borda, 1945.
Nahon, Gerard, and ג’ראר נכון. “באיון בתפוצה הספרדית במאות י »ז–י »ח / BAYONNE DANS LA DIASPORA SEFARADE D’OCCIDENT (XVIIe–XVIIIe SIECLE).” Proceedings of the World Congress of Jewish Studies / דברי הקונגרס העולמי למדעי היהדות, vol. ז, 1977, pp. 47–55. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/23527701. Accessed 17 July 2024.
Zink Anne. Une niche juridique. L’installation des Juifs à Saint-Esprit-lès-Bayonne au XVIIe siècle. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 49ᵉ année, N. 3, 1994. pp. 639-669;
Pour aller plus loin :
Echecs et réussites de l’intégration des médecins marranes dans la société toulousaine aux XVIe et XVIIIe siècles, de Didier Foucault.
Nouveaux chrétiens espagnols et portugais dans l’ancienne France : solidarités géographiques, de Gérard Nahon.