Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
Les documents sur lesquels je vais m’appuyer sont destinés au commissaire ordonnateur du département de Guyenne, chargé de payer le nourrissage des enfants trouvés1. Dax, Orthez et Pau y recensent donc leurs enfants respectifs et communiquent des informations sur leurs âges, leurs nourrices ainsi que les décès survenus. A partir de ces données, je vais tenter de voir ce qui rapproche ces trois hospices mais aussi ce qui les distingue. On verra notamment que Dax recueille beaucoup plus d’enfants et semble déjà occuper une place particulière dans l’accueil des enfants trouvés du Sud-Ouest. Plusieurs indices laissent également penser qu’une protection plus importante des mères abandonneuses a pu contribuer, au moins en partie, à cette attractivité.
Des chiffres moins fréquents dans l’Ancien Régime
Ce dénombrement est réalisé à un instant précis, dans notre cas au 1er janvier 1785, ce qui signifie qu’il ne permet pas d’établir un véritable taux de mortalité infantile. En effet, les enfants abandonnés meurent le plus souvent avant l’âge d’un an. Ainsi, lorsqu’une ville comptabilise les enfants âgés de 7 ans, par exemple, elle ne tient évidemment plus compte de tous ceux arrivés au même moment mais décédés avant le dénombrement.

Ces chiffres restent relativement rares au 18ème. Après la Révolution, les comptages deviennent plus accessibles, plus fréquents et plus précis. Avant elle, c’est l’inverse, même s’il existe déjà un embryon d’organisation depuis le 17ème siècle, avec le mouvement vincentien notamment et le pouvoir royal. Cette documentation permet donc d’établir une comparaison précieuse avec la période postrévolutionnaire, et plus largement, avec le 19ème siècle.
Des résultats (étonnamment) proches
J’insiste : nous n’avons donc pas ici affaire au taux de mortalité des enfants abandonnés, mais la comparaison reste fructueuse.
Les périodes de comptage sont relativement comparables, allant toutes jusqu’à la fin de l’année 1784. Après réajustement des différences de départ du dénombrement2, j’obtiens les chiffres suivants :
– Dax : 270 enfants en nourrice et 10 décès : 3,7% d’enfants décédés au cours de l’année 1784.
– Orthez : 27 enfants en nourrice pour 1 décès : 3,7%
– Pau : 81 enfants en nourrice pour 3 décès : 3,7%.
Le résultat surprend par sa régularité : les trois villes affichent exactement le même taux. Il faut toutefois y voir, en partie, un effet du hasard statistique. À Orthez, par exemple, un seul décès supplémentaire aurait suffi à doubler ce pourcentage.
Que révèlent réellement ces chiffres ?
Plusieurs éléments ressortent de ces données. D’abord, le nombre de décès observé sur une année reste similaire d’un secteur à l’autre. On peut donc faire l’hypothèse que ces trois villes disposaient de capacités relativement comparables (ou de limites similaires) dans l’accueil et le nourrissage des enfants abandonnés.
Mais étaient-elles réellement efficaces ? Probablement pas ! Cependant, Agnès Fine-Souriac montre que le Sud-Ouest de la France du 19ème siècle connaissait une mortalité infantile plus faible que le reste du pays, notamment grâce à un sevrage plus tardif3. Si les établissements de recueil et les nourrices appliquaient aux enfants trouvés les pratiques ordinaires de soin aux nourrissons, il est possible que ceux-ci aient eu davantage de chances de survivre qu’ailleurs en France.

Ces résultats doivent toutefois être mis en regard de la grande fragilité des enfants abandonnés et du manque de moyens dont disposaient les hôpitaux. Les chiffres relativement proches observés ici ne doivent donc pas masquer la dureté générale de la situation.
Christian Desplat le rappelle avec force dans le cas de Pau :
« Réceptacle de la misère rurale, la ville de Pau dut faire face à une croissance brutale du nombre d’enfants abandonnés : 3 en 1764, 17 en 1774, 80 en 1787, 128 en 1789. Les enfants étaient par ailleurs abandonnés de plus en plus jeunes ; en 1770 sur 15 enfants, le plus jeune avait quinze jours, trois moins d’un mois, six moins de trois mois, un moins de six mois, deux moins d’un an et deux plus d’un an. Sur les 128 exposés de l’année 1789, 32 avaient moins d’un jour, 26 moins de huit jours, 20 moins de quinze jours, 5 moins d’un mois, 16 moins de trois mois, 10 moins de 6 mois, 5 moins d’un an. Une effroyable mortalité était la conséquence de cette jeunesse ; en 1786, 50 % des enfants décédèrent avant l’âge d’un an, 83 % avant celui de sept ans. Sous-alimentés, souvent maltraités, ces petits malheureux ne disposaient que d’une seule chambre sur les douze que l’hôpital réservait aux malades.
Quelque nom qui lui ait été donné au cours du XVIIIe siècle, l’hôpital était l’antichambre de la mort pour les petits enfants. »4
Les temps sont donc particulièrement durs, surtout durant la première année de vie, ce que confirment également les décès relevés dans ces documents.
Alors pourquoi, dans ces conditions, Dax prend-elle en charge beaucoup plus d’enfants ?
Dax, une pouponnière du Sud-Ouest
Cette comparaison le montre : Dax recevait beaucoup plus d’enfants que Pau ou Orthez. Dax en accueillait aussi bien d’avantage que les autres hospices landais (je donnerai des chiffres bientôt). Pour se rendre compte de la prouesse de la ville, rappelons qu’en 1789, elle n’est composée que de 3500 habitants5 et qu’elle gère 287 enfants trouvés. On comprend donc qu’il faut l’action des villes et villages autour d’elle afin de tous les accueillir et de les élever. Plusieurs facteurs peuvent être avancés : la misère, l’augmentation des naissances illégitimes, mais aussi peut-être la fermeture du tour d’abandon de Bayonne en 1737, suivie de diverses pressions et interdictions.6

Autre système organisationnel déterminant : la forte présence du mouvement vincentien, qui favorise l’installation d’un tour d’abandon, dès 1776. Or le tour n’est pas seulement un dispositif protégeant l’enfant du froid. C’est aussi également un signal adressé à la mère abandonneuse : l’enfant sera reçu sans jugement, sans prendre votre identité. C’est ce qui a conduit Pierre-Brice Lebrun, juriste et notamment spécialiste de la protection de l’enfance, à qualifier ces tours d’abandon, lorsqu’il a présenté mon article sur sa page LinkedIn, d’« ancêtres des accouchements dits « sous X » (code civile art. 326) ». Et en effet, plusieurs indices laissent penser que certaines pratiques dacquoises s’en rapprochaient déjà en 1784.
Des formes d’accouchement sous X avant l’heure ?
Une différence notable entre Dax et les deux autres villes : les informations concernant les nourrices y sont beaucoup plus floues. De manière générale, Dax n’indique souvent que leurs prénoms tandis que Pau et Orthez communiquent systématiquement les noms et prénoms complets. Autre fait à relever : lorsque la nourrice est dacquoise et que l’enfant a moins d’un an, il est juste indiqué « hôpital », sans autre précision. Cela peut surprendre lorsque l’on sait que ce document sert précisément à justifier le paiement du nourrissage des enfants. À la place de l’intendant, cette absence de détail n’éveillerait-elle pas des questions ?
Ces éléments laissent penser qu’une partie des nourrices pouvaient être les mères mêmes des enfants abandonnés. J’ai pu lire par ailleurs que certaines mères abandonnant leur enfant devenaient ensuite nourrices dans l’établissement qui l’accueillait. Cela peut surprendre si l’on ignore la réalité des parcours de vie de l’époque, mais cette logique devient compréhensible dès lors qu’on adopte une posture d’assistance plutôt que de jugement.
Le fait de ne pas mentionner les noms des nourrices dacquoises serait donc délibéré, pour les protéger ou en tout cas, en protéger certaines. Cette pratique peut, rétrospectivement, faire penser à certaines logiques qui se retrouveront plus tard dans l’accouchement sous X. Après tout, les pratiques devancent souvent les lois.
Un résumé de l’évolution du droit à ce sujet rappelle d’ailleurs :
7« Remarquons en préambule qu’on confond trop souvent trois réalités bien distinctes : la maternité secrète, l’abandon secret et l’accouchement sous X. La première est la possibilité qu’a une femme de ne pas mentionner son nom dans l’acte de naissance d’un enfant. La deuxième, la possibilité offerte aux parents légaux d’abandonner leur enfant sans donner leur nom[7]. La troisième, enfin, la garantie que donne l’administration de garder secrète, en toute circonstance, l’identité de la femme qui a accouché et, depuis 1993, d’interdire toute action en recherche de maternité[8] contre les femmes qui accouchent de cette façon. (…)
La première a été reconnue officiellement dès la Révolution française, la deuxième par la loi de 1904 sur les abandons, et la troisième par une loi de 1941. »

Il est donc possible qu’à Dax, dès 1784, certaines mères aient pu devenir nourrices afin de rester auprès de leur enfant et d’assurer sa survie. Ensuite, plusieurs trajectoires de vie semblent possibles, même si la norme reste l’abandon sans retrouvailles.
J’affinerai ce sujet avec des périodes ultérieures, où j’ai déjà relevé des cas de sages-femmes contrôlées parce qu’elles étaient soupçonnées d’aider des femmes abandonnant leurs enfants, ainsi que des situations où les abandonneuses devenaient nourrices. Ce qui tendrait à renforcer l’hypothèse d’un soutien discret déjà perceptible dans les déclarations de 1784.
Conclusion et perspectives
Pour appuyer une dernière fois la similitude des trois villes face à la question des enfants abandonnés, je relève que la proportion d’enfants âgés de moins d’un an est très proche : 31 % à Dax, 34,5 % à Pau et 33 % à Orthez. On observe donc une certaine homogénéité entre ces trois échantillons d’enfants trouvés, ce qui renforce l’idée de situations globalement comparables. Ce qui fait que les différences en deviennent d’autant plus remarquables.
L’hôpital dacquois disposait donc d’un système de nourrices travaillant directement sur place et prenant notamment en charge les enfants les plus jeunes. On pourrait objecter que cette situation résulte simplement de difficultés de placement, mais cette hypothèse paraît peu convaincante : malgré ce fonctionnement, Dax ne connaît pas davantage de décès que Pau ou Orthez.
Il est donc tentant d’y voir une institution plus forte, cherchant à soutenir les cas les plus difficiles et parvenant, quantitativement, à sauver davantage d’enfants, avec peut-être aussi une prise en charge différente des mères abandonneuses. Les chiffres et les mentions administratives ne disent pas tout, mais ils laissent entrevoir une capacité d’accueil plus structurée, disposant de davantage de moyens que dans les deux autres villes comparées, ainsi qu’une autre manière de considérer ces situations.
Pour prolonger cette mise en perspective, je vais bientôt recevoir Vivre pauvre de Laurence Fontaine, afin d’obtenir une vision plus immersive de la vie des pauvres dans la France du XVIIIe siècle. J’en ai déjà évoqué certains aspects dans des articles précédents, et j’attends également l’article de Jean Peyresblanques consacré aux enfants trouvés à l’hôpital de Dax à partir de 1777.
Et n’hésitez pas à me signaler une référence qui pourrait enrichir cette recherche.
La prochaine publication sera consacrée aux villes et villages des nourrices ! On en a eu un avant goût dans cet article… A bientôt ! 🙂
Notes :
- D’autres personnes ont un droit de regard sur ce document; comme l’intendant, mais aussi, le commissaire de guerre ! ↩︎
- Seul le début varie, peut-être dû aux enfants (ou l’absence d’enfants sur cette période) ou à la gestion des villes. Ainsi, pour Dax, les enfants répertoriés remontent jusqu’à ceux arrivés au dernier trimestre 1777, pour Pau à partir du troisième trimestre 1778 et début 1778 pour Orthez. Ainsi, à Dax, sur la période notée, il y avait 287 enfants et après rectification pour réajuster sur la période de Pau, le nombre est donc descendu à 270 enfants. Pour Orthez, ce réajustement fait passer de 29 enfants à 27. ↩︎
- Agnès Fine-Souriac, Mortalité infantile et allaitement dans le Sud-Ouest de la France au XIXe siècle. ↩︎
- Christian Desplat, Médecine et enfants dans les Pyrénées occidentales françaises au XVIIIe siècle. ↩︎
- Histoire de Dax. Les temps modernes (XVI-XVIIIe siècle), de Christian Desplat, page 42. ↩︎
- Abandon d’enfants et niveaux de culture à Bayonne au XVIIIe siècle, de Philippe Bonetti. ↩︎
- Source : Wikipédia. ↩︎