En 1784, où vivaient les nourrices des enfants trouvés de l’hospice de Dax ?

Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.

Publication précédente : L’ancêtre de l’accouchement sous X à Dax, à la fin de l’Ancien Régime ? Comparaison en 1784 des prises en charges des enfants trouvés entre Dax, Orthez et PauPublication suivante : à venir

Philippe Mora

Comme dans la publication précédente, j’aurais pu effectuer une comparaison statistique des dispersions des lieux de résidence des nourrices entre Dax, Orthez et Pau. Cela sera peut-être fait un jour, par une autre personne ou par moi-même.

Mais ici, la focale est dirigée exclusivement sur l’hôpital de Dax, toujours à partir du même document destiné à l’intendant de Bayonne1.

L’un des éléments les plus remarquables concernant les lieux de vie des nourrices a déjà été abordé dans la publication précédente : celles de Dax ne sont pas nommées au profit d’un lacunaire « hôpital »2, lorsque les enfants ont moins de 1 an. On peut tout à fait envisager l’existence d’une aide particulière accordée aux femmes abandonnant leurs enfants, leur permettant, selon les cas, de continuer à les nourrir en devenant nourrices. Un accompagnement qui rappelle, dans une certaine mesure, ce que l’on fera plus tard, légalement, avec l’accouchement sous X.

Avant de se lancer, il faut aussi rappeler que Dax gère beaucoup plus d’enfants qu’une grande partie des villes ayant cette charge : 287 enfants pour une population d’environ 3 500 habitants. Il faut donc le soutien des villes environnantes, plus ou moins proches, pour absorber un tel nombre. Enfin, plutôt proches que loin quand même…

Alors, où vivaient les nourrices ? Eloignement, secteurs géographiques, lieux accessibles, on essaiera d’explorer tout cela

Pour réaliser cette étude, j’ai utilisé le document ci-dessous. La flèche rouge indique la colonne dans laquelle les « demeures » (paroisses) de nourrices sont notées.

Permalien AD64

Pour faire ces statistiques, j’ai relevé les villes de tous les placements (287 !) et me suis demandé : combien de paroisses différentes ? La réponse est 80 environ, car j’ai parfois regroupé après le décompte. Et bien entendu, elles n’ont pas toutes reçues le même nombre d’enfants, car il y a une grand différence selon l’éloignement à Dax. Si elles avaient toutes reçues le même nombre de nourrissons, elles en auraient eu 3,6 chacune. Compliqué, bien entendu, et cela permet de voir tout suite les grandes différences quand on voit des chiffres largement au-dessus de 3 ou 4.

Pour souligner cette concentration, on peut également noter que les 14 premières villes recueillent à elles seules un peu plus de 50 % des enfants.

Dans ce fichier PDF ci-dessus, je m’interroge sur certains noms indiqués : sommes-nous bien en présence de Saint-Geours-de-Maremne ? « Gos » désigne-t-il bien Goos ? S’agit-il de Bénesse-lès-Dax ou de Bénesse-Maremne ? Arriou est-il bien un lieu de Sort ? Et Lahontan un lieu de Magescq ? Et en ajoutant la carte que vous trouverez un peu plus loin, je me dis que Saint-André n’est sans doute pas celui que je crois… Regardez un peu à droite de Dax, sous Hinx. J’avais un doute aussi pour Gos, mais Emmanuel Badiola me confirme que c’est bien Goos ici (voir son commentaire) !

Comme vous le voyez, il reste une part d’incertitude sur cet échantillon. J’ai parfois réussi à la réduire grâce au grand inventaire landais, pratique pour les anciennes paroisses et les fusions des villes.

Ce classement permet tout d’abord de faire le point ville par ville. Un exemple ? Herm. Souvenons-nous de l’article où Marc Billard donnait des informations sur cette paroisse : je notais alors que « Herm n’était sans doute pas le village le plus central dans ce système d’accueil ». Et en effet, durant une période pourtant active en matière d’abandons de nourrissons, Herm n’en avait accueilli que 2, du moins, 2 ayant survécu au voyage et aux premiers mois.

La distance, facteur déterminant du placement en nourrice

A Paris et certaines grandes villes de France, il était d’usage d’envoyer les enfants à la campagne, parfois très loin, malgré le risque de décès. Dax et son réseau est à l’inverse regroupé, afin de diminuer la mortalité durant le trajet.

Comme on l’a vu, les nourrissons qui restent à Dax demeurent à l’hôpital et, dans ce cas, les nourrices ne sont pas nommées. Mais dès que l’on sort de l’enceinte de la ville, les nourrices et leurs lieux de résidence sont bien indiqués. On retrouve ainsi de nombreux placements dans les futurs quartiers de Dax : Saint-Pierre, Saint-Vincent (pour Saint-Vincent-de-Xaintes je pense), le Sablar (encore quartier de Saint-Paul en 1784), Saubagnac et la Torte.

Source

Et plus on s’éloigne, moins on trouve de nourrices pour les enfants trouvés de Dax : environ 80 placements dans un rayon de 10 à 20 km, 25 entre 20 et 35 km, 6 entre 35 et 50 km, et un seul au-delà de 50 km (Geaune). Je parle ici d’ordres de grandeur, car il ne faut pas considérer ces distances de manière trop mathématique : les kilomètres vers la Haute-Lande « comptent » davantage que ceux vers la Chalosse, par exemple, sans oublier que les routes d’alors ne sont pas celles d’aujourd’hui.

Il ne faut donc pas seulement prendre en compte la distance, mais aussi les conditions de circulation et l’intensité des échanges humains. Les voies fréquentées pouvaient créer des liens privilégiés avec quelques arrière-pays.

Des secteurs en particulier ?

J’avais dans l’idée de vérifier si un ressort religieux, administratif ou juridique constituait le cœur du réseau des nourrices. Mais, sauf erreur de ma part, ce réseau semble surtout relationnel et pratique.

Il est d’abord limité par la distance, afin de préserver les nourrissons, mais aussi par la présence d’autres hospices alentours qui avaient eux aussi la même mission et les mêmes besoins que l’hôpital de Dax. Je pense notamment à Bayonne, qui gérait également un nombre important d’enfants trouvés. Le Seignanx, très peu présent dans le réseau de nourrices de Dax, était sans doute davantage utilisé par Bayonne.

J’ai regroupé les lieux selon des ensembles géographiques cohérents, mais qui ne correspondent pas nécessairement aux découpages administratifs du 18ème siècle.

  • Voici comment j’ai regroupé les villes (entre parenthèses, le nombre de placements) :

DAX : Dax 27, et toutes les paroisses devenues quartier depuis : Saint-Pierre 13, Saint-Vincent 12, Sablar 2, la Torte 1, Saubagnac 1.

PAYS DACQUOIS : Narrosse 10, Rivière (Rivière-Saas-et-Gourby) 9, Saint-Paul-lès-Dax 7, Cambran (Saugnac-et-Cambran) 6, Poy (devenue Saint-Vincent-de-Paul) 4, Angoumé 3, Goos 3, Pontonx-sur-l’Adour 2, Yzosse 2, Candresse 2, Saubusse 2, Téthieu 2, Saint-Pandelon 2, Saugnac (Saugnac-et-Cambran) 2, Tercis 2, Benesse (lès-Dax) 1, Buglose (Saint-Vincent-de-Paul) 1, Gousse 1, Gourby (Rivière-Saas-et-Gourby) 1

CHALOSSE : Sort-en-chalosse 14, Hinx 9, Estibeaux 7, Pouillon 6, Habas 6, Ossages 5, Pomarez 5, Bégaar 5, Misson 3, Audon 3, Bastennes 2, Montfort-en-Chalosse 2, Clermont 1, Garrey 1, Geaune 1, Saint-Jean-de-Lier 1, Gibret 1, Cassen 1, Arriou (lieu de Sort ?) 1, Nousse 1, Caupenne 1

MAREMNE : Saint-Geours de Maremne 14, Magescq 5, Heugas 4, Soustons 3, Josse 2, Saint-Jean-de-Marsacq 2, Saubion 1, Tosse 1, Lahontang (le Lahontan de Magescq ?) 1

GRANDES LANDES (Brassenx surtout) : Morcenx 8, Bost (Boos : rattachée à Rion) 6, Taller 5, Arjuzanx (rattachée à Morcenx) 5, Rion des Landes 3, Garrosse (rattachée à Morcenx) 2, Sindères (rattachée à Morcenx) 2, Tartas 1

PAYS D’ORTHE : Saint-Lon-les-Mines 4, Bélus 4, Peyrehorade 2, Gaas 2, Sorde-l’Abbaye 1, Cauneille 1, Pey 1, Cagnotte 1, Orist 1.

MARENSIN : Castets 4, Herm 2, Linxe 1, Gourbera 1, Lesperon 1, Onesse-et-Laharie 1.

SEIGNANX : Saint-André- de-Seignanx 1 Bon finalement, c’est une mauvaise déduction, il sera absent du prochain camenbert ! C’était une paroisse Saint-André, non loin de Hinx je pense…

Le bassin dacquois prédomine très nettement. Mais où les enfants se dispersent-ils ensuite ?

D’abord en Chalosse, qui constitue le principal territoire d’accueil après Dax et son proche pays. Peut-être en raison de liens plus nombreux ? De besoins plus importants ? Ou simplement de meilleures possibilités d’accueil ? En lien avec l’Adour ? Une plus grande population ? Un mélange d’un peu tout cela ?

Ensuite les Grandes Landes (Brassenx), retiennent mon attention : très présentes elles aussi, proches du Maremne en nombre de placements, peut-être même davantage si je me trompe au sujet de Saint-Geours. Les Grandes Landes semblent s’organiser autour d’un véritable épicentre : Morcenx (Brassenx). On pourrait presque croire qu’un bouche-à-oreille a joué, ou que cela dépendait de la personne chargée de conduire les enfants trouvés. Comme je le disais, ce sont souvent des raisons très pratiques qui semblent avoir dicté les placements3. Si les sœurs de la charité constataient que les enfants vivaient correctement à Morcenx et dans ses alentours, elles pouvaient naturellement continuer à les envoyer là, surtout si les transports étaient réguliers et arrivaient au bon moment lorsqu’il fallait placer rapidement un nourrisson.

En réalité, ce camembert informe autant qu’il masque. Si la Chalosse et le Maremne apparaissent bien représentés, il ne s’agit pas de toute la Chalosse ni de tout le Maremne.

Pour la Chalosse, l’explication est relativement simple : je sais qu’il existe des hôpitaux pour enfants trouvés à Saint-Sever ou à Mugron notamment. Pour le Maremne, en revanche, la partie littorale est absente et j’ai peu d’explications à proposer : la distance ? Des liens davantage tournés vers Bayonne ? L’existence d’un autre hospice que j’ignore ?

A vous de jouer !

Je me répète, mais j’ai forcément commis des erreurs, j’imagine déjà des spécialistes bondir pour telle ou telle ville. Pas de panique, il suffit de me le signaler. Regrouper certaines villes dans un secteur plutôt qu’un autre n’a pas toujours été évident. J’imagine bien qu’on pourrait en arriver à réécrire Pays ou circonscriptions d’Anne Zink à force de réfléchir à ces différents « pays » des Landes. Après, s’il y a un véritable débat à ce sujet, des éclaircissement, cela mériterait bien une page sur ce site !

Je pense qu’une réflexion plus poussée sur la circulation des individus de l’époque serait intéressante, le lien avec l’Adour, le commerce…

On pourrait aussi comparer avec la densité de la population pour mieux comprendre cette répartition…

En somme, partagez vos connaissances et vos hypothèses : elles seront ajoutées et je mettrai à jour le camembert… un camembert, c’est fait pour être mangé, non ? 🙂

Notes :

  1. Pour retrouver ce document sur le site des AD64, c’est ici. ↩︎
  2. sauf pour celles qui s’occupent d’enfants de plus de 1 an. ↩︎
  3. A Paris, les meneurs (les transporteurs) sont centraux : « il faut évoquer le rôle d’agents essentiels dans ce trafic nourricier, les meneurs, qui recrutent les femmes dans un rayon de quatre ou cinq lieues autour de leur village de résidence. La charge de meneur tend à être héréditaire. Ainsi se constituent, en certaines zones, de véritables fiefs d’élevage mercenaire. » source mais la situation dacquoise est bien différente. Le déplacement des enfants était à la fois plus lointain et plus nombreux, et je ne crois pas que Dax en soit arrivé à ce stade quasi industriel où certains et certaines le faisaient presque leur métier. ↩︎

2 réflexions sur “En 1784, où vivaient les nourrices des enfants trouvés de l’hospice de Dax ?

  1. Je confirme « Gos » est bien une forme archaïque de « Goos ». Cette orthographe est très courante dans les BMS de Goos, des villages et villes alentour… 😉

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