Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
La Révolution française transforme l’administration des enfants trouvés sans parvenir à résoudre les difficultés matérielles héritées de l’Ancien Régime. Dès les premières années de la Révolution, les administrations doivent gérer une situation devenue critique. Dans l’immédiat, les mesures consistent surtout à financer les nourrices qui « entretiennent les enfants » (cette note vous mènera vers des arrêtés et délibérations du conseil départemental des Landes)1.
Un premier effort de centralisation apparaît avec l’arrêté du 29 mars 17912, qui recommande de soutenir « certains hôpitaux » afin de mieux organiser l’accueil des enfants abandonnés. Cette volonté répond également à une difficulté majeure : l’absence de données fiables. Sans statistiques précises, il est difficile d’évaluer l’ampleur du phénomène et de répartir les aides entre les départements.
Difficulté des mesures : l’exemple de l’hospice de Dax
Peyresblanques et Lesclaux (2012) ont relevé le nombre d’enfants trouvés chaque année à l’hôpital de Dax entre 1777 et 1850. En 1777, seuls 40 enfants sont recensés. Le chiffre atteint ensuite 131 en 1788, 132 enfants en 1789, 144 en 1790 et 134 en 1791.
Certaines années connaissent toutefois une diminution temporaire, peut-être liée aux fortes tensions révolutionnaires qui touchent l’établissement. Celles-ci aboutissent notamment au guillotinage en 1794 de Marguerite Rutan, supérieure de l’hôpital. Dans le même contexte, les sœurs de la charité doivent désormais être désignées sous le nom de « dames de la charité ». Les fluctuations observées dans les chiffres traduisent donc aussi parfois les difficultés traversées par les structures d’accueil.

J’ai réalisé cet histogramme à partir d’un tableau de Peyresblanques et Lesclaux. J’y reviendrai dans une autre publication.
Les autorités reconnaissent elles-mêmes les limites de leur connaissance du phénomène. Un arrêté du Directoire des Landes de 1795 l’exprime avec franchise :
« Considérant cependant que l’administration n’a aucune donnée pour fixer la quotité de cette augmentation, que les administrateurs de l’hopital peuvent mieux que personne juger à quel degré elle doit être portée et que s’ils doivent avoir à cœur les intérêts de la République ils ne doivent pas non plus perdre de vue des infortunes dont l’existence doit être assurée ». Source : Paiement des nourrices en lien avec l’hôpital de Mont-de-Marsan.
Cette citation montre que les autorités départementales manquent encore d’outils précis pour évaluer les besoins réels des hospices et répartir efficacement les financements. On pourrait alors croire que les directeurs des hôpitaux ont une belle marge de manœuvre, mais vous verrez un peu plus loin que ce n’est pas le cas !
La centralisation révolutionnaire
La volonté de rationaliser l’accueil des enfants abandonnés devient plus concrète avec la loi du 17 décembre 1796 (27 frimaire an 5)3 qui marque durablement le système français d’assistance. Cette loi affirme plusieurs principes :
– Tout enfant abandonné doit être recueilli.
– La Nation a un devoir d’assistance envers lui.
– Les hospices deviennent les lieux officiels de réception.
– L’État finance et surveille le dispositif.
Les objectifs sont multiples. Il s’agit d’abord de réduire la mortalité très élevée des nourrissons abandonnés et d’améliorer leur prise en charge. Mais cette politique répond aussi à des préoccupations plus larges : ces enfants peuvent devenir, à terme, des citoyens utiles à la République, notamment comme soldats.
La centralisation progresse alors concrètement. Une liste d’hospices chargés d’accueillir les enfants trouvés est progressivement établie. Le dépôt des enfants dans ces établissements permet désormais de produire des statistiques plus régulières et plus fiables.
Comment cette organisation se concrétise-t-elle dans les Landes ?
Cette rationalisation, dès 1791, à l’échelle nationale amène de fait, des chiffres. Le tableau ci-dessous est constitué de ceux de l’an 12 (donc sur les années 1803-1804). Un tableau comparable est consultable pour l’an 13.

Source : Journal des Landes du 20 juillet 1805.
Grâce au regroupement des enfants dans certains hospices, l’État peut désormais mesurer plus précisément les disparités entre les différents secteurs du département. On peut distinguer trois catégories :
– Les hospices recevant peu d’enfants trouvés : Roquefort, Hagetmau, Mugron et Aire-sur-l’Adour.
– Les hospices recevant un nombre important d’enfants : Mont-de-Marsan, Saint-Sever, Tartas.
– Un hospice qui se détache très nettement : Dax.
La situation dacquoise apparaît immédiatement particulière. Cette surreprésentation conduit à s’interroger sur les facteurs qui favorisent les abandons dans ce secteur.
Pourquoi Dax reçoit-elle autant d’enfants abandonnés ?
Plusieurs éléments permettent d’expliquer la singularité de Dax. Comme cela a déjà été observé pour le 18ème siècle, elle est semble-t-il la seule des Landes à disposer d’un tour d’abandon au début de la Révolution. Ce dispositif permet un abandon plus discret et réduit les risques pour l’enfant.
Mais ce facteur n’explique pas tout. Les archives de l’assistance sociale apportent des précisions supplémentaires dans une délibération du 18 janvier 1809 :
« Puis se succèdent les nombreux dossiers concernant les enfants abandonnés, l’une des préoccupations majeures des élus, depuis la Révolution. Les délibérations des conseillers généraux rappellent les difficultés rencontrées pour assumer cette lourde charge. Ainsi, le 18 janvier 1809, en effet, ils émettent le vœu de constituer un fonds commun national pour la dépense des enfants trouvés : « leur nombre dans le 1er et 2ème arrondissements (Mont-de-Marsan et Saint-Sever) ne s’élève pas à 180 tandis que ceux de l’hospice de Dax (3ème arrondissement) se portent à près de 300… Cette différence considérable provient de ce que la plus grande partie des enfants exposés à la niche en forme de « tour » placée à l’hospice de Dax viennent des départements voisins et de l’augmentation des enfants trouvés provenant des troupes cantonnées dans le département » (Archives départementales des Landes, 1 N 4). »

Les mouvements de population jouent donc un rôle dans cette hausse des abandons. Aux circulations de pèlerins déjà observées au 18ème siècle s’ajoutent désormais les déplacements militaires liés aux guerres napoléoniennes.
Les troupes napoléoniennes… et leurs suiveuses
Les troupes présentes dans les Landes ne sont pas celles d’une armée d’occupation étrangère, mais des forces napoléoniennes engagées dans la guerre d’Espagne (1808-1814). Cela n’a pas échappé à Peyresblanques et Lesclaux : « A Dax, sous l’Empire on voit pendant quelques années le nombre diminuer, mais le passage des troupes de 1808 se traduit dès 1809 par une augmentation importante d’enfants abandonnés » (p.30).
Et les soldats ne se déplaçaient pas seuls, une lectrice du blog, Marie Lafitte a fait ce commentaire sur Facebook :
« J’ai dans mon ascendance landaise directe une « enfant trouvée » et également une femme, qui donne son matronyme à son fils né de père inconnu en 1817. Ce nom de famille : Valete ne se retrouve pas du tout dans le secteur (Marensin) mais est en revanche fréquent dans d’autres départements
Mon hypothèse actuelle serait celle des suiveuses des troupes napoléoniennes… difficile de trouver des informations précises sur ce sujet! »
Cette hypothèse paraît plausible (date éloignée peut-être ?) au regard des travaux consacrés aux suiveuses des armées napoléoniennes. Longtemps peu étudiées, ces femmes accompagnaient les troupes dans leurs déplacements. L’ouvrage « Suiveuses de guerre. De l’Ancien Régime à l’Empire » de Marion Trévisi rappelle qu’il pouvait s’agir d’épouses, de mères de soldats, de blanchisseuses, de cantinières ou encore de prostituées4 participant à la vie quotidienne des armées en campagne5.

Tout ceci me donne envie de me pencher sur l’année 1809 à Dax, voire même à Mont-de-Marsan ou Saint-Sever.
Le manque de financement reste criant : l’hôpital de Mugron
Si la Révolution améliore progressivement le recensement des enfants abandonnés, les difficultés financières demeurent considérables. Les archives de l’hospice de Mugron illustrent bien cette situation :
« Tout le monde est content, sauf les malades. « Les fonds sont épuisés, s’écrit Pierre Caubin, administrateur de l’hospice d’humanité » ; les nourrices menacent d’abandonner les enfants » – car n’oublions pas que la Révolution mit à la charge des hôpitaux les enfants trouvés et illégitimes. Bientôt il fallu user d’expédients et prendre sur la caisse municipale par virements de fonds. Caubin n’y tenant plus prétexte son âge et démissionne (19 Thermidor an 3). On lui fait observer que « depuis sont installation il n’a vieilli que de trois mois », néanmoins on le remplace par Jean Mora qui démissionne immédiatement après, suivi de M. d’Antin père qui refuse purement et simplement (20 Germinal an 4).
Le 15 Pluviose an VI, on s’avisa d’abandonner à l’hôpital une vingtaine d’ancienne créances nationales à recouvrer sur des nobles et émigrés. Ces créances fantastiques dont le chiffre atteint sur le papier 20703 livres ne furent pas naturellement prises au sérieux.
C’est ainsi que l’hôpital, assez riche avant la Révolution, était sans ressources au lendemain de la Terreur et végéta misérablement dans les temps qui suivirent. »
L’hôpital de Mugron (Landes) de Vincent Foix dans un bulletin de la société de Borda de 1895.
Les autorités tentent parfois de compenser ce manque de ressources par des solutions largement illusoires. Le 15 pluviôse an 6, l’hôpital reçoit ainsi d’anciennes créances nationales à recouvrer sur des nobles et des émigrés. Sur le papier, ces créances représentent plus de 20 000 livres, mais elles demeurent pratiquement impossibles à récupérer.
Les archives concluent d’ailleurs que l’hôpital, relativement prospère avant la Révolution, se retrouve « sans ressources au lendemain de la Terreur » et survit difficilement dans les années suivantes.

Hôpital de Mugron en 1917 (permalien vers les AD40).
Le contraste apparaît donc clairement : l’encadrement administratif des abandons progresse, mais les moyens matériels nécessaires pour agir restent insuffisants.
Conclusion : une administration attentive et plus rationnelle, mais des limites financières
La Révolution introduit une nouvelle logique administrative nouvelle dans la gestion des enfants trouvés : recensement des abandons, choix des hospices, uniformisation progressive des pratiques et intervention croissante de l’État.
Cette volonté de contrôle et d’uniformisation s’étend également à d’autres domaines liés à la naissance. Les autorités cherchent notamment à mieux former les sages-femmes et à encadrer davantage les accouchements, afin de limiter les pratiques clandestines car elles conduisent notamment aux abandons6.
Dans cette logique de centralisation, la loi de 1811 impose progressivement l’installation d’un tour d’abandon dans tous les chefs-lieux. Dans les Landes, trois villes sont alors concernées : Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever. Cette réforme marque la borne chronologique de 1811 retenue pour cet article.
Cependant, malgré cette volonté d’organisation plus rationnelle, l’État avait déjà transféré la charge financière des enfants trouvés aux départements dix ans plus tôt. Dès 1801, il est en effet décidé que « les dépenses liées à l’abandon sont désormais supportées par les départements »7.
Cela aura des conséquences qu’on verra dans les prochaines publications, et parmi ces conséquences en voici une pour les curieux : de nombreuses informations sont dans les archives des conseils départementaux ! Et elles sont accessibles sur le site des archives départementales des Landes (lien direct :-).
Notes :
- Je n’ai pas lu l’ensemble des conseils départementaux. J’ai choisi 1795 et voici ce qui ressort : un arrêté du directoire du département des Landes, en 1791, en faveur, au final, des nourrices de l’hôpital d’Hagetmau, de l’argent pour les nourrices des enfants abandonnés de Mont-de-Marsan, là encore pour les nourrices de cette même ville. Et là, au sujet des enfants de Tartas, la rétribution varie selon « facultés phisiques et morales » des enfants. ↩︎
- Voici l’accès à ce décret. ↩︎
- Description de cette loi sur Wikipédia. ↩︎
- Voici la présentation en entier. ↩︎
- Emission de France Culture, une vidéo sur Youtube dans laquelle Marion Trévisi présente son livre. ↩︎
- « Les sages-femmes qui pratiqueraient illicitement l’art des accouchements » (Journal des Landes, 12 mars 1803). ↩︎
- Les enfants trouvés sous le Directoire et le Consulat, de Gilles Mérien. ↩︎