Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
J’utilise le mot de bilan, mais c’est clairement un bilan provisoire, en espérant en apprendre encore plus. Et ce n’est pas qu’un bilan car je vais vous présenter l’apport d’une des seules études sur les enfants trouvés dans les Landes, celle de Christiane Lesclaux et de Jean Peyresblanques, publiée en 2012 dans le bulletin de la société de Borda.
Et avec ce bilan, nous allons aussi retrouver une question à l’origine de mes recherches : les Landais abandonnaient-ils davantage leurs nourrissons qu’ailleurs ? Et cela, même avant la Révolution ?
J’avais envisagé de proposer une évaluation statistique, mais je l’ai finalement mise de côté, car les extrapolations sont trop importantes. Je vous la laisse néanmoins en note1.
Je vais plutôt partir de la recherche citée, qui s’est penchée sur les enfants trouvés de l’hôpital de Dax de 1777 à 1850. J’ai déjà intégré plusieurs de leurs apports, notamment sur le tour d’abandon de Dax, dont on découvre un peu mieux l’histoire et l’apparence, mais aussi sur cette question intrigante de la succession de deux nourrices pour un même enfant. Retrouve-t-on ici mon hypothèse selon laquelle l’hôpital de Dax permettait quelques-fois aux mères abandonneuses de devenir nourrices ? Les auteurs soulignent également l’organisation rigoureuse des sœurs de la charité, issues du mouvement vincentien, ce qui confirme l’importance de ces valeurs, favorables à l’accueil des enfants trouvés.

Couverture des bulletins de la société de Borda, en 2012 (source)
Davantage de bébés abandonnés ? Oui, et parfois pour des raisons contradictoires
Avec tous ces éléments, Dax accueille plus d’enfants trouvés que les autres hospices des Landes (nous le verrons très vite) et plus aussi si on la compare à des villes extérieures à la sénéchaussée landaise, comme Pau ou Orthez. Mais pourquoi ?
– Plus d’enfants illégitimes ? Peut-être. En tout cas, en 1853, c’était le cas dans une comparaison entre les Landes, la Gironde et le niveau national. Il faudra cependant que je trouve des chiffres plus proches chronologiquement pour le confirmer (revoir la note qui va dans ce sens).
– Plus de pauvreté ? La question de la pauvreté est centrale. Il est connu qu’il y a une corrélation directe entre prix des céréales (blés, seigle par exemple) et abandons, l’augmentation de l’un entraînant l’augmentation de l’autre.
– Des mouvements de populations ? Oui, même si c’est difficile à évaluer. Nous avons déjà évoqué les pèlerines venant accoucher d’enfants illégitimes dans des sanctuaires religieux landais. Nous verrons aussi, dans les prochaines périodes, d’autres formes de circulations d’individus.
– Le tour d’abandon de Dax, qui accueille sans jugement, alors qu’ailleurs la « guerre » est menée contre les mères qui laissent leurs enfants. Cet accueil à Dax semble aller jusqu’à accompagner la mère abandonneuse en lui permettant de devenir nourrice à l’hôpital. Possible qu’on ait des traces plus solides avec les périodes postrévolutionnaires.

A partir de la description et l’emplacement évoqués par Peyresblanques et Lesclaux, j’ai tenté de faire avec l’IA, une image de ce tour. Résultat peu concluant. N’hésitez pas à proposer votre création, toujours en fonction de la réalité, bien entendu !
Plusieurs indices suggèrent qu’à Dax, et peut-être plus largement dans certaines parties des Landes, les dispositifs d’accueil des enfants trouvés étaient relativement développés pour l’époque. L’aura de saint Vincent, les changements de mentalité envers l’enfant qu’il a contribué à diffuser et la présence des sœurs de la charité ont joué un rôle majeur.
En somme, il faut se garder du préjugé simpliste, « plus d’abandons = mœurs plus légères ». Une telle formule masque les réalités sociales, le poids des contraintes économiques et morales qui pouvaient conduire à l’abandon.
On doit également nuancer l’idée selon laquelle « misère = d’abandons ». La réalité est plus multifactorielle, même si la pauvreté demeure un facteur déterminant.
Presque aucune recherche sur les enfants trouvés dans les Landes
Il faut aussi rappeler que ces chiffres et ces analyses concernent surtout Dax. Christiane Lesclaux et Jean Peyresblanques mentionnent d’ailleurs, dans leur article, un travail alors en cours de Christian Lacrouts consacré aux enfants trouvés de Tartas au 19ème siècle. Malheureusement, je n’ai pas accès à cette publication : peut-être qu’une lectrice ou un lecteur pourra nous éclairer ?
Cela montre à quel point les recherches sur les enfants trouvés dans les Landes restent rares. J’espère donc que cette série de publications contribuera, à sa manière, à stimuler les connaissances et à donner envie d’explorer davantage encore.
Lesclaux et Peyresblanques nous encouragent eux-mêmes à nous plonger dans les riches archives des enfants trouvés. Ils nous partagent un registre datant de 1771 ! Et oui, comme beaucoup, j’imaginais qu’il n’y avait pas, à des dates si lointaines, d’informations pour les enfants trouvés dans les Landes !

Source : Peyresblanques et Lesclaux
Je reprends volontiers leur appel : cherchez vous aussi dans ces fonds passionnants, partagez vos découvertes et faites en sorte que ces enfants trouvés soient moins oubliés.
Pour ma part, j’espère déjà vous donner envie de poursuivre les recherches à travers les différentes archives déjà mobilisées. Et j’ai hâte d’aborder la suite, la période après la Révolution et le 19ème siècle, car d’autres fonds numériques deviennent accessibles… l’accès progressif à de nouveaux fonds numérisés ouvre désormais des perspectives particulièrement stimulantes pour l’étude des enfants trouvés au 19ème siècle dans les Landes. Alors à bientôt pour de nouvelles découvertes sur la vie et l’organisation des enfants trouvés dans les Landes !
Note :
- Je vais alors comparer les chiffres nationaux donnés par Necker, en 1787 dans une France de 26 millions d’habitants et 40 000 enfants trouvés. Cela fait un rapport d’un enfant trouvé pour 650 habitants. Dans les Landes, je vais extrapoler car je n’ai pas les chiffres de 1787 mais j’ai ceux de 1784 pour le secteur de Dax seul et je vais prendre les chiffres du premier recensement de 1801 pour la population globale. Je connais aussi d’autres chiffres des enfants abandonnés dans ces eaux là, on est dans les 400 au total, sur les Landes. Ainsi donc, en 1801 il y a 224 000 habitants dans les Landes, la population était sans doute un peu moins en 1787, disons 210 000 habitants. Dax avait 287 enfants trouvés en 1784 et je sais qu’en 1803-1804 (an 12), elle en a 338 et que le total dans les Landes est de 540. Je fais donc un calcul en croix pour estimer le total des Landes en 1787 et cela me donne le chiffre de 458 enfants au total. Ainsi, le rapport est de 1 enfant trouvé pour 459 landais. ↩︎