Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
L’année 1809 reste donc sur le devant de la scène, mais sous un angle différent : celui de l’histoire d’une de mes ancêtres et de la mémoire qu’elle a laissée sur une maison, qui existe encore de nos jours.
Cette ancêtre s’appelait Rose. Seulement Rose.
Elle naît en mars 1809, à une époque où l’état civil de Dax n’attribue encore qu’un prénom aux enfants trouvés. Comme vous l’avez vu précédemment, quelques mois plus tard, la pratique évoluera et les enfants abandonnés recevront désormais un nom et un prénom.
1809, c’est aussi l’année de l’explosion du nombre des enfants trouvés à Dax, en lien avec les troupes napoléoniennes. Rose a-t-elle pour père un soldat de cette armée ? Seules des recherches généalogiques par ADN pourraient donner une chance d’obtenir une réponse à cette question.
Naissance de Roze
C’est « la dame supérieure » de l’hôpital de Dax qui fait la déclaration. L’acte indique les éléments habituels :
« un enfant de sexe féminin paraissant âgé de deux jours, trouvé cejourd’huy au tour de l’hôpital à deux heures du matin, issu de père et mère inconnus il était emmailloté dans un carré de toile blanche, elle avait un bonnet de taffetas noir garni en dentelle blanche ».
L’enfant est inscrite sous le prénom de Roze. Très rapidement pourtant, cette orthographe disparaît et elle sera connue toute sa vie sous la forme plus familière de Rose.
Son prénom ne semble pas provenir d’un indice laissé par ses parents, qui ont d’ailleurs laissé bien peu d’éléments derrière eux. Mais ils ont pris soin d’elle en la confiant au tour d’abandon, et non en l’abandonnant ailleurs. Quant aux vêtements et aux langes, je ne sais pas s’il est possible d’en tirer une interprétation. Si certains lecteurs s’y connaissent en textiles du début du 19ème siècle, leurs avis m’intéressent.

Image réalisée par IA. Loin d’être parfaite, mais offre une idée générale.
Deux siècles plus tard, leur identité demeure inconnue. Ils n’ont laissé ni billet, ni médaille, ni morceau de tissu destiné à permettre d’éventuelles retrouvailles. Quelques lignes d’un registre et un bonnet de taffetas sont les seuls indices qui nous restent.
Et, de fait, elle traversera toute son existence avec ce seul prénom : Rose. Son seul nom de famille sera celui acquis par mariage : Lesparre.
Toute sa vie à Pomarez… ou presque ?
Il faudrait bien sûr consulter plus en détail les archives de l’hôpital pour en savoir davantage sur son enfance. Mais, d’après les éléments dont je dispose aujourd’hui, Rose semble avoir passé l’essentiel de sa vie à Pomarez.
Son acte de mariage, célébré en 1829, la décrit comme :
« Rose, enfant trouvé, âgée de vingt ans, domiciliée de fait à Pomarez » ce qui semble indiquer qu’elle y réside depuis son placement.

L’acte précise également qu’elle bénéficie du « consentement de la commission administrative de l’hospice civil de Dax« .
Dix ans plus tôt, je pense avoir trouvé sa présence au sein de la famille Diris. Le recensement ne la qualifie pas explicitement « d’enfant naturelle », mais cette absence n’a rien d’inhabituel : le recenseur de cette année-là, à Pomarez, n’utilise jamais cette mention. Or, parmi les deux Rose recensées sur la commune, l’une présente exactement l’âge attendu. L’identification reste prudente, mais elle me paraît tout à fait plausible.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’union de Rose avec Pierre Lesparre donnera naissance à cinq enfants. Plusieurs d’entre eux auront à leur tour une descendance, et deux de ses petites-filles recevront le prénom de leur grand-mère.
Rose, l’enfant trouvée de 1809, s’éteint à Pomarez en 1896, à 86 ans. Sur l’acte, on peut encore lire en marge : « Décès de Rose (enfant trouvé)« . Elle laisse derrière elle une famille désormais bien établie dans la région. Elle était ménagère dans une famille de cultivateurs, comme beaucoup d’autres femmes à cette époque.
Rose Lesparre, sa petite fille
L’une de ces petites-filles s’appelle « elle aussi » Rose Lesparre. Née à Pomarez en 1864, elle apparaît systématiquement sous ce prénom dans les actes et les recensements que j’ai consultés, notamment à Narrosse en 1886 et à Yzosse en 1906. Il s’agit donc manifestement de son prénom d’usage. Souvent il y avait une différence entre le prénom de l’état civil et le prénom d’usage, mais pas pour Rose. Cela montre que ce prénom est un marqueur fort dans la famille. Peut-être est-il aussi le reflet du lien qui l’unissait à sa grand-mère, qu’elle a sans doute eu le temps de bien connaître : Rose Lesparre est dans sa 32ème année lorsque décède sa grand-mère.
Avec Jean Nassiet, elle aura douze enfants, parmi lesquels Henriette, née en 1902. Cette dernière épouse Étienne Mora en 1927. Rose Lesparre assiste au mariage de sa fille.
Pendant longtemps, je n’ai pas pu mettre de visages sur Rose et sur mes autres trisaïeuls. Puis, grâce à un cousin généalogique, Jean-Louis Bedout, une photographie a tout changé. Il s’agit de la photo du mariage d’Henriette en 1927, qui permet notamment de mettre un visage sur cette Rose Lesparre née en 1864.

Rose Lesparre serait la femme assise la plus proche de la mariée, avec une petite fille devant elle. Bien qu’elle n’ait pas été identifiée, l’identification de plusieurs autres personnes et la disposition traditionnelle des participants, notamment du côté Mora, mieux connu, rendent cette attribution quasi-certaine.
C’est également ce mariage qui permet de faire le lien avec la suite de l’histoire familiale. Henriette Nassiet et Étienne Mora feront construire une maison baptisée Rose Marie. Marie est le prénom de la mère d’Étienne. Quant à Rose, c’est, comme on l’a vu, le prénom de la mère de la mariée, elle-même prénommée en souvenir de sa grand-mère. Il y a aussi une autre hypothèse, Rose Lesparre se faisait souvent appeler Rose-Marie, en atteste son livret de famille et la mémoire familiale. Dans les deux cas, cette maison narrossaise familiale portait la mémoire d’une enfant trouvée déposée au tour de l’hôpital de Dax en 1809.
Un prénom devenu héritage
En 1809, les parents, ou la mère, qui ont abandonné Rose n’auraient sans doute pas imaginé qu’une maison nommée en son honneur soit encore existante en 2026. D’une certaine manière, ce prénom attribué par l’administration est devenu un héritage familial.

Photo de la maison dans les années 1980 [j’avais indiqué 1970 mais rapidement j’ai pu dater plus exactement]. Henriette se tient devant la porte. Aujourd’hui, avec la façade qui a été bien entretenue, l’inscription du nom de la maison a disparu.
Son histoire n’avait pourtant rien d’évident. Au début du 19ème siècle, beaucoup d’enfants trouvés ne survivaient pas à leurs premières années. Rose, elle, atteindra l’âge adulte, se mariera, aura des enfants et connaîtra même certains de ses arrière-petits-enfants. Sans oublier que les noms et prénoms attribués aux enfants trouvés pouvaient parfois être difficiles à porter. De ce point de vue, Rose a eu la chance de recevoir un prénom simple, qui s’est transmis naturellement au sein de sa descendance. La maison Rose Marie illustre également le rôle que jouent les maisons dans la mémoire familiale : elles conservent parfois la trace de personnes disparues depuis longtemps, y compris lorsqu’il s’agit d’enfants trouvés.
De l’enfant abandonnée dans le tour de l’hôpital de Dax à la maison Rose Marie de Narrosse, plus d’un siècle s’est écoulé. Entre les deux, il y a eu une vie entière, cinq enfants, de nombreux petits-enfants et une mémoire familiale qui a traversé les générations. Pour une petite fille arrivée dans le monde sans nom de famille, c’est son prénom qui a laissé une trace bien vivante.