Comprendre le phénomène des enfants trouvés à travers les naissances de 1809 dans les chefs-lieux des Landes : seconde partie, l’accueil de l’enfant

Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.

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Philippe Mora

A partir des registres de Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever, il est possible de découvrir les modalités de prise en charge des enfants abandonnés, mais aussi les pratiques parentales et administratives qui entourent leur accueil. Les actes de naissance révèlent en effet des différences sensibles entre les trois chefs-lieux landais. L’existence d’un tour d’abandon à Dax, le rôle des autorités chargées des déclarations ou encore l’origine géographique des mères pour les enfants illégitimes confirment la place particulière occupée par cette ville dans le dispositif d’accueil des enfants abandonnés.

Cela n’est pas tellement étonnant, au regard de ce qu’on a pu voir dans les publications précédentes, bien sûr, mais aussi parce que Dax fait partie des plus grandes villes du département et que, par l’amorce de la centralisation révolutionnaire, et même avant, par son histoire vincentienne, cet hospice était déjà au centre de cette assistance aux enfants trouvés.

Création par IA. L’IA a écrit « enfans ». J’avais bien envie de corriger, puis finalement je me suis abstenu : cela s’écrivait souvent sans « t » à cette époque-là. L’abandon pouvait en effet être surveillé…

Petit point sur les tours… euh non, LE tour

Les registres de 1809 permettent d’affirmer qu’un seul tour d’abandon est alors attesté dans le département : celui de Dax. Comment le voit-on ?

A Dax, on est surpris de voir signalé un enfant abandonné faubourg Saint Pierre alors que la majorité des enfants sont exposés au tour (un exemple parmi d’autres ici). En revanche, lorsque le lieu d’abandon est indiqué à Mont-de-Marsan ou à Saint-Sever, il n’est jamais question d’un tour, même lorsque c’est Marie Labat, directrice de l’hospice de Saint-Sever qui vient déclarer la naissance. Quant à Mont-de-Marsan, l’enfant est notamment déposé devant la porte de l’hospice, mais jamais dans un tour.

Comme je l’ai déjà signalé, c’est en 1811 que les tours deviennent obligatoires dans tous les chefs-lieux de France. Pourtant, en 1812, à Mont-de-Marsan, aucune mention du tour d’abandon n’apparaît encore dans l’état civil.

Et les points que nous allons aborder ci-après sont en concordance avec la présence, ou l’absence de tour, et donnent corps à la spécificité dacquoise quant à l’accueil des enfants abandonnés, disons moins contrôlé, ce que regrettait, souvenez-vous, le Journal de Landes

Qui déclare ? Aperçu du circuit de déclaration des enfants trouvés

Voyons ce qui se passe avant la déclaration et à quel point la rédaction des actes diffère d’une ville à l’autre.

A Saint-Sever, la directrice ou une sage-femme viennent déclarer des enfants abandonnés. Il est parfois clairement indiqué qu’il y a eu un procès verbal réalisé par « monsieur le juge de paix dont expédition est déposée au secrétariat de la mairie » (ici et ici). Le juge de paix était un magistrat local institué pendant la Révolution française. Chaque canton possédait un juge de paix chargé de nombreuses affaires de proximité : petits litiges civils, constatations officielles, enquêtes préliminaires, tutelles, etc.

A Mont-de-Marsan, on retrouve également cette logique d’enquête. Une recherche préalable est mentionnée dans les registres, puis l’acte de naissance fait référence à un procès verbal. D’ailleurs, dans cet acte, on remarque aussi que la directrice est accompagnée de l’administrateur de l’établissement afin de faire la déclaration, ce qui n’arrive jamais à Dax.

A Dax, c’est « la dame supérieure » de l’hospice qui effectue les déclarations. Cela rappelle la position forte de la congrégation religieuse des Filles de la Charité dans cet hospice, en comparaison des autres établissements où l’on parle de directrices, donc dans une logique administrative.

Puis, vers le milieu de l’année, cette dame supérieure est fréquemment remplacée par un scribe, sans doute en raison de l’explosion du nombre d’enfants abandonnés. Notons qu’elle est remplacée par une personne qui n’est pas investie d’une fonction de surveillance, ne serait-ce que par un administrateur comme à Mont-de-Marsan. Sinon, il existe aussi un procès verbal : absent en début d’année, il apparaît ensuite régulièrement. Toutefois, il occupe moins de place dans les actes et ne prend pas les mêmes formes que dans les deux autres chefs-lieux. Est-ce significatif ou seulement une différence due au rédacteur de l’acte ?

L’hôpital de Dax, l’établissement central des Landes

On l’a vu en introduction, l’hôpital de Dax, par son histoire, occupe une position centrale pour le secteur et plusieurs éléments nouveaux de cet article vont dans ce sens.

Tout d’abord, des enfants y sont envoyés depuis d’autres localités afin de résoudre des situations complexes. On peut citer le cas d’un enfant de père inconnu et dont la mère est morte lors de l’accouchement, recueilli à la demande du maire de Tarnos. A Saint-Paul, c’est l’adjoint au maire qui vient amener un enfant exposé dans sa commune. Il semble donc que Dax dispose de compétences et/ou de moyens centraux pour le secteur et que l’organisation s’articule autour de cette centralisation.

Plus généralement, parmi les trois hôpitaux étudiés, seul celui de Dax accueille régulièrement des enfants illégitimes venus d’autres communes, jusqu’à Bayonne :

Jeanne Castets y accouche alors qu’elle est originaire de Montfort-en-Chalosse et la liste continue : Marie Clavé d’Ossages, Jeanne Destrade dite « Ninette » de Lanne, Marie Darté de Saint-Vincent-de-Xaintes, Marie Laloubère de Saint-Aubin, Marie Fourneret de Cazorditte, Roze Devert de Morcenx, Jeanne Gatch de Heugas, Jeanne Belgarde de Saugnac, Gracieuse Lasserre de Bayonne, Gracie Laperle de Bayonne, Marie Villemont de Poyartin Marguerite Getten de Heugas, Jeanne Meunier de Dax, Marie Castel de Bardos, Agathe Gient de Dax.

A Mont-de-Marsan, je n’ai relevé qu’un seul cas comparable, avec une mère native d’Aire. A Saint-Sever, cette configuration est absente du registre : lorsque le père est inconnu, la mère est toujours originaire de Saint-Sever.

Un prénom, voire un nom : l’influence de l’hospice et des parents

Au début de l’année, à Dax, les enfants trouvés ne sont désignés que par un prénom. Puis, en cours d’année, il leur est soudainement toujours attribué un nom en plus du prénom. Il y a donc eu un changement organisationnel qui se poursuit d’ailleurs les années suivantes. Pourquoi ? Un cadre juridique nouveau ? Sans doute pas, car Mont-de-Marsan, préfecture du département, continue à n’attribuer qu’un prénom, bien après 1809. La raison est plutôt d’ordre pratique : le couple nom et prénom apparaît à Dax en pleine année 1809 et perdure ensuite, afin de distinguer le nombre croissant d’enfants abandonnés.

Je reviens rapidement sur les noms répertoriés dans l’article précédent. Je me demandais s’ils venaient des troupes napoléoniennes : mais là encore, les noms de familles potentiellement issus de ces troupes apparaissent au même moment où l’hospice met en place un nom en plus du prénom, et ces noms ne semblent pas relever d’une origine extérieure. S’agit-il d’une création de l’hospice ou tiennent-ils compte des billets laissés par les parents ?

On vient de voir l’influence administrative sur les noms et prénoms, mais les parents pouvaient aussi intervenir à ce niveau, en laissant un petit billet manuscrit avec le nourrisson. Ils y indiquent parfois que l’enfant a été baptisé ou non, ou qu’il n’a reçu « que l’eau ». D’autres fois, c’est dans l’espoir de le récupérer, avec de petits objets servant de preuves. Ainsi, certains billets précisent le prénom de l’enfant : ici pour un petit Martin, ou là pour une petite Eulalie. Plus original encore, les parents présentent leur enfant comme étant Joseph l’aîné, l’administration l’appellera alors, Joseph Lainé. Cet enfant vient de naître, mais, pour ses parents, il est l’aîné, leur premier : espéraient-ils le récupérer en des temps meilleurs ?

Le document suivant, extrait du registre de Dax, va plus loin. Il s’agit d’une note portée verticalement en marge de l’acte de naissance, expliquant le contexte de l’abandon.

Source

Retranscription respectant le plus souvent l’écriture de la note :

« Madame – Etant obligé par de grandes raisons a depoze cet enfant entre vos mains ? veuiller j’ai vous priee en avoir tout le soin qui depandera de vous et de garder une note exatte pour que vous puissiere man donner des renceignemans lorsque j’aie mai faire representee devant vous pour satisfaire de toutes la bontee que vous orée à son égard esperant madame cette grace de vous et suis avecq respec votre serviteur – cet enfant est né le 5ème 9bre et il est rendu chez vous le 6ème au soir il n’est pas baptisé il n’a eu que l’eau seulement.« 

Ce mot est écrit par la mère ou par le père de l’enfant, sans doute issu d’un milieu modeste au regard des fautes d’orthographe (mais tout le monde ne savait pas écrire à l’époque). Il constitue un signe supplémentaire que la misère entraîne de nombreux abandons. L’auteur débute par « Madame« , ce qui montre à quel point la supérieure de l’hospice est identifiée par la population, avec une forte réputation.

Il est probable que ce type de notes ou d’informations données par les parents lors de l’abandon ne soit pas toujours retranscrit dans les actes de naissance. Peut-être sont-elles conservées dans les archives de l’hospice ?

Conclusion

L’examen des registres de 1809 apporte d’autres indices confirmant une singularité dacquoise dans l’accueil des enfants abandonnés. La présence d’un tour, le rôle central de l’hospice et l’afflux de mères venues de communes parfois éloignées semblent témoigner d’une organisation plus développée que celle observée à Mont-de-Marsan ou à Saint-Sever.

Les actes de naissances de 1809 laissent entrevoir une institution plus accessible pour les parents. Les billets laissés auprès des enfants rappellent également que, derrière les procédures administratives, se cachent des situations humaines souvent marquées par l’impossibilité matérielle d’élever un enfant. Reste à savoir si les archives des hospices conservent encore ces traces laissées par les familles, permettant d’approcher plus finement les motivations et les parcours de ceux qui eurent recours à l’abandon.

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