Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
Pourquoi comparer Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever ? Parce que ces trois villes sont les chefs-lieux des Landes et qu’à partir de 1811, elles doivent chacune disposer de leur propre tour d’abandon (du moins selon la loi). Elles constituent ainsi des observatoires privilégiés pour comprendre le phénomène des enfants trouvés dans les Landes.
Ce sera aussi l’occasion de raconter quelques histoires familiales méconnues.

Pourquoi cette image ? Vous le saurez très bientôt 🙂
L’année 1809 retient particulièrement l’attention : à Dax, le nombre d’enfants trouvés augmente brusquement. Cette hausse survient peu après le passage des troupes napoléoniennes dans les Landes en 1808, dans le cadre de la guerre d’Espagne. Cette concomitance soulève la question d’un éventuel lien de causalité, dont l’existence et l’ampleur restent à évaluer.
L’historien Philippe Bonetti, qui a étudié les enfants trouvés à Bayonne, souligne que les contemporains avaient parfois tendance à attribuer les abandons aux soldats afin d’éviter d’affronter des réalités sociales plus dérangeantes : pauvreté, précarité ou évolution des comportements. Pour autant, l’hypothèse militaire ne peut être écartée. La plupart des travaux abordant ce sujet, ailleurs en France, considèrent que le passage des troupes a bien joué un rôle, même s’il demeure difficile d’en mesurer précisément l’ampleur. En parlant de chiffres, j’utilise de nouveau un tableau déjà présenté :

Les données invitent à relativiser l’explication militaire. La hausse observée en 1809 est réelle, mais dès 1813 les niveaux redeviennent comparables, avant d’être dépassés dans les décennies suivantes. Le passage des troupes a probablement contribué à l’augmentation des abandons, mais il ne saurait expliquer à lui seul un phénomène qui s’inscrit dans des évolutions plus profondes.
Voyons plus précisément l’année 1809
Cette contextualisation faite, regardons maintenant les actes de naissances en 1809 dans les trois chefs-lieux des Landes. Je me suis focalisé sur les mentions de soldats, mais pas seulement : j’en ai profité pour relever d’autres situations ainsi que plusieurs indicateurs permettant de comparer l’accueil des enfants trouvés à Dax, Mont-de-Marsan et Saint-Sever. Ces éléments seront présentés dans la deuxième partie.

Source : archives départementales des Landes (permalien)
Troupes napoléoniennes : des situations variées
Si les soldats expliquaient à eux seuls l’explosion des abandons à Dax, on pourrait s’attendre à retrouver leur présence dans les registres de naissance. Or, le dépouillement réserve une surprise : en 1809, un seul militaire apparaît comme père d’un enfant légitime à Dax, contre trois à Mont-de-Marsan et quatre à Saint-Sever.
La contradiction n’est toutefois qu’apparente. Ces enfants sont légitimes (ou « quasi-légitimes »). On peut donc considérer que Dax demeure une ville propice aux abandons en général, et aux enfants illégitimes de soldats en particulier, notamment grâce à l’anonymat qu’offre son tour d’abandon. Son éloignement relatif des principaux lieux de stationnement des troupes serait un autre atout pour l’abandon, s’il devait se confirmer que les troupes étaient plutôt dans les autres chefs-lieux.
Dax
Dax ne compte donc qu’un seul militaire « pensionné » qui devient père. Cela signifie que c’est un ancien soldat, à la retraite. Il a eu d’autres enfants avec sa femme, dans d’autres villes d’affectations, mais je note tout de même que sa présence à Dax est sans doute due à la guerre d’Espagne puisque dans un acte d’un de ses enfants, j’ai pu lire qu’il avait appartenu à la 4ème demi-brigade légère, qui a participé à cette guerre d’Espagne. Au moment de la naissance de cet enfant en 1809, il est indiqué qu’il vit dans la ville : normal, il n’est plus au combat puisque pensionné.
Sa situation diffère franchement des 7 autres soldats vus dans les deux autres chefs-lieux.
A Mont-de-Marsan :
À Mont-de-Marsan comme à Saint-Sever, les grades militaires sont généralement renseignés avec davantage de précision et se rapportent exclusivement à des militaires en activité au moment où les actes sont dressés.
Une femme d’un sergent major « actuellement à Sarragosse » devient mère. Le couple n’est pas des Landes, le sergent s’appelle Claude Patin et son épouse Magdelaine Toussaint. Cette dernière, comme beaucoup dans ces actes relevés d’ailleurs, est donc une suiveuse de l’armée.
Le caporal Mangin adresse quant à lui une requête afin que son fils soit baptisé, alors qu’il n’est pas marié à la Montoise Marie Fourcade. Ce document prouve qu’il existe bien des interactions entre les militaires et la population locale. Il est donc probable que certains enfants illégitimes soient issus de ces relations, même si tous les soldats n’ont évidemment pas laissé une trace aussi explicite que ce caporal.

Avec un peu d’imagination (ce n’est peut-être pas le bon casque, ni le bon uniforme) : le caporal Mangin en train de rédiger le billet demandant le baptême de son enfant avec Marie Fourcade
Parmi les enfants rencontrés dans les registres, l’histoire de Françoise Despiau illustre toute la complexité de ces trajectoires familiales liées au monde militaire.
Née à Mont-de-Marsan en mars 1809, elle est la fille du sergent-major Louis Despiau et de Pauline Gaggera, originaire de Gênes (Italie). Mais son destin bascule en 1811 : alors que sa mère suit l’armée avec son compagnon, la nourrice à qui l’enfant avait été confiée l’abandonne devant l’hospice de Mont-de-Marsan.
Ce n’est qu’en 1820 que Pauline Gaggera entreprend de rétablir officiellement la situation par un acte de reconnaissance particulièrement émouvant :
Ainsi, Françoise est de nouveau reconnue par sa mère, « laquelle nous a déclaré qu’elle se reconnait mère d’un enfant de sexe féminin, né à Mont-de-Marsan le vingt mars mil huit cent neuf et enregistré le même jour sur les registres de l’état civil de cette ville, sous le nom de Françoise Despiau, qu’elle a eu de son mariage avec Louis Despiau sergent-major de la cinquième légion formée à Grenoble : ajoutant que cet enfant est le même qui fut exposé devant la porte de l’hospice de cette ville le vingt-six novembre mil-huit-cent-onze, et qui, suivant les registres de l’état civil et le procès verbal d’exposition dressé le même jour, reçut le nom de Françoise. La déclarante faisant observer que la dite exposition eut lieu à son insu, pendant qu’elle était à l’armée avec son mari, et fut faite par la nourrice à laquelle elle avait confié son enfant ».
On peut imaginer un conflit dans le paiement entre les parents et la nourrice…
Grâce à un arbre sur Généanet très bien renseigné, nous apprenons que la mère de Françoise s’appelle Marie dite Pauline Gaggera (et non Gatgé ou Gatjée comme on lit dans les Landes), née en 1783 à Gênes (royaume de Sardaigne) et décédée à Mont-de-Marsan le 14 janvier 1852.
Le père, Louis Despiau, est né à Bordeaux en 1777 et décède en 1824. Retraité de l’armée à partir de 1815, il ne se marie pourtant jamais avec Pauline Gaggera. Après sa retraite, sa vie prend une autre direction : il épouse dès 1815 une femme originaire du Loir-et-Cher, avec laquelle il aura plusieurs enfants. Pauline Gaggera se mariera elle aussi, mais bien plus tard, en 1835, avec un Italien installé à Mont-de-Marsan.
Françoise avait également un frère aîné, Louis-Étienne, né en 1807 à Forli, en Italie, et présenté comme « dit Despiau » lors des publications de son mariage, rappelant qu’il est un enfant « naturel ». Il deviendra plâtrier scutateur grâce à la transmission du mari de sa mère.
Quant à Françoise, elle épouse en 1827 à Rion-des-Landes M. Salefranque, instituteur originaire des Pyrénées-Atlantiques (les Basses-Pyrénées à l’époque). Elle exerce alors la profession de sage-femme, métier qui nécessite déjà une véritable formation à cette période.

Illustration par IA
Saint-Sever
A Saint-Sever, je relève notamment un sergent major originaire de Haute-Saône, un adjudant major en dépôt dans la ville, ainsi qu’un autre militaire également en dépôt. Il s’agit d’unions officielles de couples déjà constitués avant leur arrivée dans les Landes. Retenons toutefois que Saint-Sever remplit alors une fonction de dépôt, c’est-à-dire un rôle administratif, logistique et parfois de formation pour les nouvelles recrues. Il sont tous du 5e bataillon1 du 118e régiment.
Pour cette ville, j’ai également examiné l’année 1808. La différence est nette : moins d’enfants illégitimes et aucun enfant de militaire.
Il faudrait étudier d’autres années pour consolider nos connaissances sur la présence militaire dans les Landes. A première vue, Dax ne semble pas accueillir davantage de militaires que les autres villes, peut-être même moins. Mais elle conserve un atout essentiel : l’anonymat. Les enfants illégitimes des Landes en général, et ceux des soldats en particulier, ont donc pu y être abandonnés plus facilement.
Des noms… de troupes napoléoniennes ?
Une autre piste mérite d’être explorée : celle des noms attribués aux enfants trouvés.
Je vous propose ici une liste de patronymes relevés pour des enfants abandonnés en bas âge :
Yzarn (Pierrette) Grandeau (Tiburce) Dermy (Maurille) Tabel (Rufuie ?) Jandeau (Berthile) Laudry ou Lomdry ? (Eucher) Delfede (Prosper) Duhay (Symphorien) Pharan (Eulalie) Gervan (Paule) Molau (Omer) Numar (Luce) Delger (Jean) Cadran (Sabade)
S’agit-il de noms de soldats des troupes de passage ? Ou simplement de créations des agents chargés de l’état civil ? A ce stade, je ne parviens pas à trancher. Ces noms constituent néanmoins des indices intéressants qu’il conviendrait de comparer avec d’autres dépouillements.
Un autre détail mérite d’être souligné : ce type d’actes ne sont rencontrés que dans les registres de Dax. Les parents ont peut-être laissé un billet indiquant un nom ou un prénom à attribuer à l’enfant. Dans la prochaine partie, nous verrons d’ailleurs des petites notes d’informations citées dans des actes de naissances.
Conclusion
Ce premier examen des registres de 1809 apporte donc davantage de questions que de certitudes, des spécialistes des troupes napoléoniennes pourraient peut-être nous éclairer. En tout cas, la présence militaire apparaît dans les actes de naissances des trois chefs-lieux, mais rien n’indique pour l’instant que Dax ait accueilli davantage de soldats que ses voisines. Son rôle particulier dans l’accueil des enfants trouvés pourrait plutôt tenir à sa fonction de lieu d’abandon privilégié, offrant davantage d’anonymat.
Dans la prochaine partie de ce dépouillement des années 1809, nous comparerons les façons d’accueillir les enfants trouvés.
Comme toujours, vos observations et découvertes dans les registres sont les bienvenues !
Note :
- Les 5èmes bataillons sont toujours des bataillons de dépôt (article de la Société de Borda). ↩︎