Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
Si la période précédente s’accommode de la situation et maintient l’accueil des enfants trouvés malgré leur nombre grandissant, la rupture est nette à partir de la Monarchie de Juillet. Les préfets des Landes se succèdent rapidement, mais ils poursuivent tous le même objectif, qui aboutit, dès 1833, à la suppression du tour d’abandon de Dax. Cette évolution reflète la politique engagée à partir de 1830, qui entend mieux contrôler les abandons sur l’ensemble du territoire. Le rapport d’Alexis de Tocqueville, publié en 1837, viendra d’ailleurs confirmer cette orientation en faveur d’un contrôle renforcé.
Je l’ai déjà dit, mais il faut le rappeler ici : un tour d’abandon n’est finalement qu’un outil technique, inséré dans une organisation qui porte des valeurs spécifiques. Dans les Landes, ces valeurs sont tournées vers l’accueil, sans jugement. C’est précisément ce que les représentants de l’Etat vont sous-estimer. En cherchant à supprimer le tour, ils pensent agir sur les abandons. Or le tour n’est qu’un élément d’un système d’assistance beaucoup plus vaste, hérité de pratiques anciennes. Et nous allons encore le constater.
Préparer et argumenter pour la fermeture du tour
Dès 1831, le préfet évoque la suppression des tours, estimant qu’ils rendent les abandons trop faciles : « Le conseil prenant en considération les observations de M. le Préfet, arrête qu’il sera invité à prendre les mesures qu’il jugera convenables pour rendre les admissions moins faciles soit par la suppression des tours, soit en ne recevant les enfants que pendant le jour« .

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Le tour d’abandon de Dax est particulièrement ciblé en 1832. On retrouve l’argument déjà avancé de la proximité avec Bayonne, qui ne dispose pas de tour d’abandon et reporterait ainsi une partie de ses abandons sur Dax :
« Considérant que la difficulté d’introduire au tour à Bayonne, ville de guerre, les enfants trouvés, fait que l’hospice de Dax en est surchargé ; que la preuve résulte du nombre des enfants introduits dans cet hospice, nombre qui surpasse ceux de St-Sever et Mont-de-Marsan réunis (…) le conseil général, considérant que le département ne saurait être astreint à recevoir les enfants trouvés des Basses-Pyrénées, est d’avis que le tour établi à l’hospice de Dax soit supprimé« .
Le préfet impulse la réforme et le conseil général le suit. Son principal argument est pourtant relativement fragile : le nombre élevé d’enfants accueillis à Dax suffirait, selon lui, à démontrer qu’ils proviennent de Bayonne. Cette proximité a probablement une incidence, mais elle n’explique sans doute pas tout. Le nombre d’enfants ne constitue pas, à lui seul, la preuve de leur origine. On peut également penser que le contrôle est plus étroit à Mont-de-Marsan, ville préfectorale, qu’à Dax, ville historiquement marquée par la tradition d’accueil vincentienne.
Cette même année, le préfet élargit d’ailleurs sa critique. Il ne s’attaque plus seulement au tour de Dax mais à l’ensemble du système des enfants trouvés, désormais perçus comme une charge financière. Il critique le fonctionnement administratif, la comptabilité et ce qu’il perçoit comme faisant partie de la « taxe des pauvres« , « qui ouvre la voie à tous les abus« . A ses yeux, cette situation est la conséquence directe de la politique menée jusque-là : « Une philanthropie, bien respectable, sans doute, a ouvert un azile aux enfants de la misère et de la débauche« .

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Il demande aux maires comme aux hospices d’exercer une surveillance plus étroite, mais constate leur manque d’implication : « les commissions d’hospices prétendent bien aussi y veiller, mais la moindre considération ferme les yeux des surveillants, avec d’autant plus de facilité que les caisses publiques payent« . Il propose donc d’accroître la participation financière des communes afin de les inciter à mieux contrôler les admissions1.
Il existait pourtant des frais d’inspection (sans doute ceux déjà signalés dès 1811 dans l’article précédent) mais le préfet constate lui-même leur inefficacité : « comme cette inspection n’avait point lieu, j’ai cru devoir à partir du 1er janvier dernier, la supprimer; sauf à la rétablir sous d’autres bases lorsqu’un examen plus approfondi m’aura mis sur la voie dans laquelle on doit chercher la diminution des dépenses. La suppression du tour de l’hospice de Dax semblerait une des premières mesures à adopter ; je vous prie messieurs d’examiner cette question avec attention comme tout ce qui se rattache aux enfants trouvés et d’exprimer votre opinion toute entière« .
Le moteur de cette politique est bien le préfet, le conseil général suit globalement son orientation. Cela n’a rien d’étonnant : le préfet détient le pouvoir exécutif, tandis que le conseil général exerce surtout un rôle consultatif.
Fermer le tour ne suffit pas
A première vue, on pourrait croire que le tour est joué. Le tour de Dax ferme le 6 juin 1833. Pourtant, le préfet déchante rapidement et prend conscience des difficultés concrètes.
On constate en effet que tout ce qui entoure l’abandon, en amont comme en aval, continue de fonctionner selon une logique d’accueil. Rien n’est véritablement remis en cause sur le terrain. Le tour disparaît, mais tout ce qui le faisait fonctionner demeure. Les communes continuent de financer les enfants trouvés, les hospices poursuivent leur mission et les pratiques d’accueil restent profondément ancrées.
Dès 1833, le préfet reconnaît lui-même que son action n’est pas suivie, en raison d’abus « ingénieux à se régulariser et à se perpétuer« . Constatant que la fermeture du tour ne produit pas encore les effets attendus, il demande de poursuivre l’expérience et d’en faire davantage la publicité afin que la population sache que le dépôt de Dax est désormais fermé. La délibération conclut contre le préfet : « Toutefois le conseil général est d’avis que l’arrêté préfectoral du 6 juin 1833 qui a supprimé le dépôt des enfants trouvés existant de temps immémorial à l’hospice de Dax soit rapporté« .

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Le terme « rapporté » signifie ici « abrogé ». Malgré la volonté du préfet de poursuivre l’expérience, le conseil général estime donc qu’il faut revenir sur la suppression du dépôt. Le choix de rappeler qu’il existait « de temps immémorial » n’est sans doute pas anodin : les conseillers donnent du poids à une institution ancienne et bien implantée dans les pratiques locales. Souvenons-nous, le tour est apparu dans les années 1750 mais l’accueil existait bien avant, en posant moins de questions, car le nombre était bien moindre.
Ceci dit, leur avis reste consultatif et la décision appartient au préfet.
Une politique de contrôle face à une culture de l’accueil
Au final, les préfets successifs doivent composer avec des pratiques qui existaient bien avant la Révolution. Héritées du mouvement vincentien, elles reposaient sur l’accueil de l’enfant en exerçant moins de pression sur les parents. Le tour d’abandon en était un outil central, qui prenait tout son sens avec l’organisation qui l’a vu naître.
C’est sans doute là que réside la principale limite de la politique engagée sous la Monarchie de Juillet. Les représentants de l’Etat raisonnent avant tout sur un dispositif administratif qu’ils cherchent à contrôler. Mais, sur le terrain, ils se heurtent à une culture locale de l’assistance qui ne disparaît pas avec la fermeture d’un simple équipement. Le tour est supprimé, mais la logique d’accueil demeure.
A ce stade, les représentants de l’Etat ne proposent d’ailleurs pas d’alternative réellement plus efficace. Leur action reste essentiellement fondée sur le contrôle. Il faudra encore plusieurs décennies d’ajustements pour qu’un autre modèle s’impose progressivement comme la meilleure manière d’accueillir non seulement les enfants, mais aussi les mères, trop longtemps oubliées par une politique centrée sur le contrôle.
Note :
- Les villes concernées en 1833 à ce permalien des AD. ↩︎