Cette série de publications est l’occasion d’écrire l’histoire de nos nombreux ancêtres né(e)s sans pères et/ou abandonné(e)s. A défaut de connaître le plus souvent, leur ascendance, cette histoire plus globale nous immerge dans leurs vies.
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Philippe Mora
Lors de mes recherches sur les enfants abandonnés, j’ai croisé la route de l’inventaire intitulé Cultes et religions, sur le site des archives départementales des Landes.
Dans l’article précédent, avec la fin des tours, nous avons vu que l’Etat commence à prendre un peu plus le relais de l’Eglise en ce qui concerne l’assistance aux enfants abandonnés ou trouvés. Il ne s’agit pas d’un basculement brutal : l’Etat intervenait déjà auparavant, mais son rôle s’affirme progressivement. Cela se fait dans un contexte où la religion perd une partie de son pouvoir officiel sur la population : c’est désormais l’état civil qui enregistre les naissances et il n’est plus obligatoire de se marier religieusement ni d’être baptisé.
Mais cette diminution du rôle de l’Eglise dans l’organisation de l’assistance ne signifie pas la disparition immédiate de son influence. Les enfants naturels restent parfois stigmatisés et, dans certaines paroisses, cette distinction peut encore avoir des conséquences très concrètes dans la manière dont ils sont accueillis, baptisés ou enterrés.
Ce contexte peut aussi aider à comprendre certains comportements. Alors que les ecclésiastiques perdent progressivement une partie de leur pouvoir officiel, ils conservent une forte autorité symbolique au sein de leur paroisse. Les documents ne permettent pas toujours de connaître leurs motivations, mais ils montrent que cette autorité pouvait encore être utilisée pour distinguer publiquement les enfants naturels des autres.
Loin de l’idéal défendu par saint Vincent de Paul et le mouvement vincentien, selon lequel l’enfant ne devait pas payer le prix des erreurs de ses parents, certains religieux vont justement faire l’inverse, en lien avec la stigmatisation généralisée des enfants naturels.
Nous avions vu, dans le premier article de cette série, que les enfants illégitimes étaient plus souvent abandonnés. On comprend mieux pourquoi lorsqu’on découvre que, encore à la fin du XIXe siècle et même au début du XXe, certains religieux les accueillaient ainsi…
Un enfant naturel meurt sans baptême car le desservant ne le traite pas comme les autres
Voici ce qu’on peut lire dans l’inventaire :
« Plainte du sieur MARQUE (François) propriétaire à SAINT MARTIN d’ONEY : « … le desservant [prêtre] ne baptise les enfants naturels de sa paroisse qu’après l’Angélus… Par un froid des plus rigoureux on dut attendre jusqu’à dix heures et demie », la femme qui portait l’enfant s’alita. L’enfant donnant à peine signe de vie ne pût être réchauffé et mourut le lendemain matin à la première heure, ce petit être, paria de la religion a été inhumé, sans croix, sans prières, sans un son de cloche ».

L’attente fatale de l’Angélus (création par IA)
Ce prêtre, qui a officié de 1883 à 1903, fait donc attendre les enfants naturels jusqu’après l’Angélus. Dans le cas rapporté ici, cette attente se fait dans un froid intense. L’enfant, qui donne déjà à peine signe de vie, ne peut être réchauffé et meurt le lendemain matin.
Il est difficile, à partir de ce seul témoignage, d’établir avec certitude la part exacte de cette attente dans son décès. Mais la succession des faits reste particulièrement grave : l’enfant est obligé d’attendre en raison de sa naissance, dans des conditions difficiles, puis meurt quelques heures plus tard.
Une fois le décès constaté, il est inhumé différemment des autres, sans signe religieux. Le religieux traite donc l’enfant différemment en raison de sa naissance et, à travers lui, rappelle avec force la réprobation qui pèse sur les naissances hors mariage.
Mais cette vision n’est pas forcément partagée par tous. Une plainte est déposée contre le desservant, preuve que son comportement ne passe pas inaperçu et qu’il peut être contesté.
Difficile d’évaluer l’ampleur générale de ce genre d’actes, car la plupart de ces pratiques resteront cachées ou ne seront pas remontées tant qu’un drame n’arrive pas. Cela semble tout de même avoir été relativement rare. Il ne faut donc pas imaginer que ce type de comportement était généralisé. Mais durant cette période, une partie du clergé regrettait la période prérévolutionnaire et dénonçait les « nouvelles mœurs ». Ces exemples ne sont donc pas forcément à comprendre comme de simples actes isolés, sans lien avec le contexte de l’époque. Ils témoignent aussi des tensions qui peuvent exister entre une partie du clergé et les républicains.
Une autre façon d’humilier les familles d’enfants naturels
A Aire-sur-l’Adour, en 1884 :
« Scandale provoqué par l’archiprêtre à l’occasion de l’enterrement d’un enfant naturel : « si les enfants de bonne famille, les enfants bien nés, suivaient le cercueil ce serait leur donner un mauvais exemple qu’à tout prix je veux éviter » Les cierges furent allumés une foule d’enfants suivirent le cortège malgré sa fureur… et tous devant la tombe, se mirent à crier Vive la République« .

Vive la République (création par IA)
La population montre ici son désaccord avec l’archiprêtre et souhaite honorer la mémoire de cet enfant naturel. Mais cet épisode est particulièrement intéressant, car l’archiprêtre ne semble pas avoir le dernier mot.
En suivant le cercueil malgré son opposition, les enfants et la population refusent de le laisser décider seul de la manière dont cet enfant doit être traité. En criant « Vive la République ! », ils donnent également à la scène une dimension plus large : il ne s’agit plus seulement de l’enterrement d’un enfant naturel, mais aussi d’une opposition à l’autorité du religieux, voire à l’autorité religieuse.
Deux visions s’opposent donc. D’un côté, l’archiprêtre cherche à maintenir une distinction entre les enfants « bien nés » et les autres. De l’autre, une partie de la population refuse que cette distinction détermine la manière dont cet enfant doit être honoré après sa mort.
Pas d’accès à l’enseignement religieux pour les enfants assistés
A Mugron, en 1903 :
« Plainte de l’instituteur GARAT contre le curé qui refuse de donner l’enseignement religieux aux enfants assistés qui fréquentent l’école communale ».

Création par IA. J’ai cherché dans les journaux accessibles sur le site des AD40 et a priori, cela n’a pas donné lieu à un article.
Là encore, ce n’était clairement pas la norme. Le fait qu’une plainte soit déposée montre que ce comportement est suffisamment inhabituel ou contesté pour provoquer une réaction.
A travers ces différents exemples, c’est surtout une même réalité qui apparaît : une faute attribuée aux parents peut retomber directement sur l’enfant. Sa naissance suffit à modifier la manière dont il est accueilli, baptisé, enterré ou, ici, traité dans l’enseignement religieux.
L’enfant naturel ne porte donc pas seulement un statut : cette naissance peut avoir des conséquences très concrètes sur sa place au sein de la communauté. Mais je rappelle, en lien avec ce que j’ai pu écrire auparavant, que les enfants abandonnés ou trouvés, pouvaient aussi être très bien intégrés.
Conclusion
Il ne faut donc pas généraliser ces exemples, mais ils sont révélateurs du contexte de l’époque et d’un conflit, entre ceux qui regrettaient la Révolution et les républicains. Ils ne permettent pas de savoir combien d’enfants naturels ont été traités de cette manière. Mais les documents conservés montrent au moins une chose : le changement progressif de l’organisation de l’assistance et la diminution du pouvoir officiel de l’Eglise ne font pas disparaître immédiatement les anciennes distinctions.
L’enfant naturel peut rester marqué par sa naissance. Cependant ces documents montrent aussi autre chose : cette vision n’est pas forcément acceptée par tous. La plainte déposée contre le desservant ou la réaction de la population à Aire-sur-l’Adour montrent que ces pratiques peuvent être contestées.
Derrière ces histoires d’enfants abandonnés ou naturels apparaît donc une société en changement, où l’autorité religieuse reste forte, mais n’est plus incontestée. L’Etat prend progressivement le relais dans certains domaines, la population elle-même peut contester certaines décisions, mais la stigmatisation des enfants naturels ne disparaît pas immédiatement pour autant. Et ce sont parfois les enfants eux-mêmes qui continuent d’en payer le prix.
Bonus ajouté quelques heures après la publication : n’hésitez pas à chercher le mot « enfant » dans cet inventaire pour trouver d’autres faits liés à l’enfance. Des faits qui vont souvent dans le sens des événements narrés dans cet article.