En analysant le réseau vincentien, j’ai rencontré des familles venues des Alpes, faisant apparaître une véritable diaspora. Vous en aurez ici un petit aperçu et je vous invite à consulter les sources pour approfondir le sujet. Une diaspora qui aurait sa place dans un colloque comme « Mobilités et migrations dans le Sud-Ouest, de l’antiquité à nos jours« .
Philippe Mora
L’Oisans est un massif montagneux de 6 vallées, dans les Alpes. Il semble donc surprenant de retrouver dans les Landes, notamment à Dax, une diaspora venue de cet endroit. Pourtant, il n’en n’est rien, les familles de ce secteur ayant une organisation familiale spécifique qui amène les hommes, l’hiver, quand il n’est plus possible de cultiver en montagne, à partir marchander dans différentes villes. Pas seulement dans les Landes d’ailleurs, puisque ces marchands ont été dans de nombreux endroits éloignés. Leurs étonnantes épopées ont notamment été étudiées par Francis Brumont (2019)[i] qui focalise son corpus sur Bayonne en liens étroits avec Dax et sur la période qui nous intéresse : le XVIIe siècle. Nous nous m’appuierons aussi sur nos échanges avec Bernard Louit, qui va bientôt publier un ouvrage à leur sujet[ii].
Si la ville de prédilection de ces marchands de l’Oisans est Lyon, centre économique le plus proche, les Uissans[iii] se sont installés dans les Landes au début du 17ème siècle. Le terme « installé » n’est pas trop fort car si initialement le colportage était saisonnier, il se trouve qu’il arrive aussi que ces familles s’installent pour de bon sur les lieux de leurs commerces et ont même des charges locales.
Mais comment sont-ils arrivés jusqu’à Dax ? Il ne faut pas les imaginer solitaires, avec un gros sac sur le dos car ceux venus jusque dans les Landes étaient plus aisés et avaient des chevaux et naviguaient sur les eaux fluviales, modalité caractéristique de leur organisation commerciale dans le textile, leur domaine de prédilection.
Après cette question du « comment » vient la question du « pourquoi » à Dax ? On pourrait se dire que Bayonne, où ils sont particulièrement présents (l’un d’entre eux en deviendra maire) aurait pu tous les attirer du fait du commerce alimenté par les allers-retours entre l’Espagne et la France. Pourtant, certains se sont donc installés à Dax. Dans les pas de Brumont et de Louit, on peut y voir deux raisons principales. La première est que cette diaspora se partageait l’espace, évitait une concurrence entre eux et ces marchands travaillaient même parfois ensemble. La seconde, et sans doute la plus importante, est que Dax était une place stratégique sur l’Adour qui permettait de piloter l’activité en « étoile » avec différents agents dans différentes villes. Ce commerce s’étendait au moins jusqu’à Mont-de-Marsan.
Certains sont devenus particulièrement riches. Ces commerçants de l’Oisans vivant sur Bayonne et Dax privilégient les navettes Bayonne / Bilbao (Espagne), puis le long de l’Adour comme on vient de le voir. Des textes sur internet affirment qu’ils ont participé à la traite négrière. Toutefois, Brumont et Louit insistent sur le fait que le port de Bayonne n’a participé à cette traite qu’à la marge et qu’en plus, les individus de l’Oisans préféraient, et de loin, les trajets plus courts pour leur commerce dans le textile, ils n’étaient donc pas vraiment adeptes des trajets plus longs et aventureux du commerce triangulaire.
Brumont nous apprend que l’organisation se basait souvent sur des fratries: par exemple, un frère à Bilbao, un frère à Bayonne. Voyons ces familles :
Famille Rouard
C’est la première qui me vient à l’esprit, car sans doute la première à Dax. Si vous croisez la route d’un Rouard dans les Landes aux XVIIe et XVIIIe, il appartient à cette famille. Brumont les introduit ainsi :
« Les plus anciennes installations datent sans doute des premières années du xviie siècle ; en 1617, les frères Jean et Pierre Rouard, résidant à Dax, récupèrent des créances plus anciennes (1614 et 1615) ; ils ne sont pas alors qualifiés de marchands du Dauphiné, et jamais par la suite, bien qu’ils soient toujours associés avec des marchands de cette origine, comme nous le verrons : il faudra attendre 1666, alors que Pierre et Jean sont décédés, pour que nous soit dévoilé leur lieu de naissance, Vénosc »
Et c’est vrai qu’ils sont tellement intégrés que leur origine du Bourg-d’Oisans n’est pas mentionnée. D’ailleurs, lorsque l’origine était mentionnée pour cette diaspora, c’était par un laconique « du dauphiné ».
L’un des Rouard aura des fonctions de jurat et est cité à ce titre dans des actes en lien avec le mouvement vincentien. La famille deviendra seigneur à Bénesse-lès-Dax, l’un d’eux deviendra avocat au parlement de Bordeaux et assesseur au présidial de Dax.
Famille Chazal
Alliée des Rouard, je voyais bien des proximités mais Brumont est plus concret : « Jean Chazal, d’abord commis résident à Bayonne, et neveu de Pierre Rouard en octobre 1662, Chazal fonde une première société avec son cousin Jean Rouard, qui sera dissoute au bout de huit ou neuf mois, dissolution suivie d’un procès entre les cousin ». Cela fait partie de la richesse de cette diaspora, avec un entremêlement des familles.
Le premier à faire souche à Dax est Etienne Chazal, bourgeois et marchand lui aussi, qui se marie avec une dacquoise, Jeanne Robinet.
Une fois encore, ses parrainages nous montrent un lien avec les marchands portugais (diaspora séfarade souvent marchande aussi).
Il est parrain chez un autre Uissans, Jean Pellat, marié à Jeanne Duboscq.
Pour info, comme souvent pour les noms venant d’ailleurs, les variantes orthographiques sont particulièrement présentes : à Bayonne, on les trouve souvent sous la forme « Chasal ».

Source : cartes.gouv.fr
Bernard Louit a analysé la liste de noms que j’ai rencontrés dans les Landes et m’a communiqué les villes d’origines du foyer principal des familles concernées :
- Venant de Venosc : Pellat, Rouard, Rochette.
- Venant de Mont-de-Lans : Rousset, Vinatier, Pellorce.
- Venant du Bourg-d’Oisans : Ravel.
- Venant du Freyney d’Oisans : Peyre.
- Venant des Alpes sans plus de précision : Colomb, Maqueret, Chazal
- Venant de Vaujany : Durif
Famille Magnes
Cette famille a été étudiée et partagée dans le projet des familles notables des Landes, sous le nom de Maigne. Personnellement, je l’écris Magnes car les premières signatures sont écrites ainsi.
Dans ce document des notambles des Landes, des Rouard sont cités 10 fois, des Chazal 9… leurs alliances familiales sont pourtant loin de rester fermées dans la diaspora et s’ouvrent rapidement avec des familles landaises comme les Depons de Dax, les Deslous de Castelnau-Chalosse, Lalande, les imprimeurs Leclercq bien installés à Dax et qui venaient quelques générations avant, de Limoges…
Je vous laisse découvrir cela avec le document PDF des notables des Landes.
Famille Durif
Moins présents à Dax, le lien se fait avec Appollonie Durif qui est la fille du bourgeois et marchand de Bayonne, Jean Durif et je n’ai pas trouvé le nom de sa mère. Elle est la femme de Fabian Faure, bourgeois de Dax, fils de Jean Faure et Menjotte Janin. Ils ont 6 enfants ensemble et on retrouve dans les parrainages des Rouard.
Appollonie aura un second époux (bourgeois et marchand de Limoges, clairement liés aux Leclercq eux-aussi de Limoge) et lui donnera 3 enfants.
Famille Vinatier
Eux sont plus particulièrement sur Bayonne, comme beaucoup d’autres, mais j’ai noté les naissances de Louise Vinatier (1724) et de Marie-Anne Vinatier (1723), du couple Nicolas Vinatier (a vécu à Sort-en-Chalosse aussi) / Marguerite Dupuy (née à Dax).
Louise se marie à un Magnes tandis que Marie-Anne à François Brocha… qui est le fils de Laurent Brocha et Marthe… Magnes. Marthe Magnes est la petite fille d’Etienne Magnes et de Madeleine Chazal… On voit là toute l’imbrication de ces familles et qui dans le même temps, créent des alliances en dehors de leur diaspora.
Notons aussi une alliance avec une famille landaise bien connue, les Desbiey, avec le mariage à Bayonne de Claude Desbiey et de Pierre Vinatier, le 27 janvier 1750 à Bayonne.
Protestantisme et intégration
Deux thèmes généraux me viennent à l’esprit avec ces familles. Tout d’abord lorsqu’on s’intéresse à ces personnes venant des Alpes, on rencontre de temps en temps des individus appartenant à la religion « soit disant réformée », pour reprendre les mots des actes qui désignent des protestants. Cela resterait à approfondir mais m’amène à deux commentaires. Tout d’abord, comme l’a démontré le sociologue Max Weber[v], il existe des affinités électives entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Il est donc intéressant de voir que ces excellents marchands, à l’esprit qu’on pourrait qualifier de (pré)-capitaliste aient plus souvent intégré le protestantisme, éthique religieuse en adéquation avec leur système de valeurs. A voir s’il y en a plus qu’ailleurs ou si c’est lié à d’autres facteurs, comme leur lieu d’origine.
Ensuite, on constate qu’ils s’intègrent bien un peu partout, pas seulement dans les Landes, en pratiquant à la fois un entre soi et une ouverture aux familles locales. Cela montre d’ailleurs que les Landais les intégraient bien de leurs côtés, ce qui me rappelle ce propos plus général de l’historienne Anne Zink : « Pour nous qui cherchons à saisir les pays et l’idée qu’on s’en fait, cette absence de xénophobie était presque une déception : c’est une prise qui nous échappait »[vi]. En effet, l’historienne démontrait que les différents migrants étaient bien intégrés à la société, non sans quelques remous mais jamais au stade d’un conflit féroce.
Encore une fois, ce sujet des marchands venus des Alpes mériterait des études plus précises. En attendant, vous pouvez voir les sources ainsi que mon arbre généalogique.
[i] Accès direct à l’article : https://books.openedition.org/cths/5700?lang=fr
[ii] Le livre sera intitulé « Les montagnards de la vallée du Vénéon ». Ce livre devrait être publié fin 2026, vous pouvez avoir des informations ici.
[iii] Dans les registres landais ou des Pyrénées-Atlantiques, ils sont souvent décrits comme originaires du « Dauphiné » tandis que la majorité vient de deux petites villes : Vénosc et Mont-de-Lans, désormais regroupés dans la commune des Deux-Alpes.
[iv] Plus d’informations sur la famille Chazal chez les Notables des Landes, famille Maignes (autre famille venant du Bourg-d’Oisans) : https://data.over-blog-kiwi.com/0/80/14/58/20200227/ob_e4b6e6_maignes.pdf
[v] Publication numérique en fichier pdf : http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/ethique_protestante/Ethique_protestante.pdf , 1ère publication en 1905.
[vi] Zink (2000), chapitre 8.
Plus sur ces marchands :
Article Laurence Fontaine : Les effets des frontières sur les réseaux de marchands et colporteurs alpins (XVIe-XVIIIe siècle)