Philippe Mora
Je les ai croisés par hasard, en faisant un relevé des naissances des enfants trouvés des trois chefs-lieux des Landes, en 1809. Et là, je m’arrête un peu sur leurs actes présents à Mont-de-Marsan, d’autant plus qu’au début, j’ai cru qu’ils appartenaient aux troupes militaires, qu’ils les suivaient afin de les distraire un peu… mais pas du tout, l’histoire des troupes d’arrondissement est toute autre.
Elle ne débute qu’en 1806 avec le décret impérial concernant les Théâtres (voir sur Legifrance.gouv.fr). Pour résumer, après la Révolution, il y avait eu une certaine liberté pour les représentations, chose sur laquelle revient finalement cette loi puisque seule(s) une ou deux troupes par « arrondissement » (ce sont des secteurs plus ou moins grands couvrant la France de l’époque) aura le droit de faire des représentations, cela dans les chefs-lieux. C’est une prise de contrôle, qu’on trouve dans la section « Des Théâtres des départemens » :
Article 7 : « Dans les grandes villes de l’Empire, les théâtres seront réduits au nombre de deux. Dans les autres villes il n’en pourra subsister qu’un. Tous devront être munis de l’autorisation du préfet, qui rendra compte de leur situation au ministre de l’intérieur. »
Article 14 : « Aucune pièce ne pourra être jouée sans l’autorisation du ministre de la police générale. »
Et surtout l’article le plus terrible :
Article 9 : « Dans chaque chef-lieu de département, le théâtre principal jouira seul du droit de donner des bals masqués. »
Je plaisante, il est particulièrement amusant avec nos yeux du XXIe siècle mais il en dit long quand on y réfléchit : l’Etat est en train, avec ce décret, de dire ce qu’il est possible de faire pour les troupes ambulantes par rapport aux autres troupes qui pourraient leur faire concurrence. Et cela montre que les bals masqués étaient prisés par la population au point d’être encadrés par ce décret.
La troupe de comédiens du 7ème arrondissement dramatique
C’était la troupe du 7ème arrondissement qui couvrait Dax et Mont-de-Marsan1, c’est pourquoi j’ai trouvé deux naissances d’enfants de ces artistes en 1809, à Mont-de-Marsan.
Au mois d’août, un petit Rodolphe Louis naît. Ses parents appartiennent tous les deux à la troupe : sa mère se nomme Caroline Bernard, artiste-chanteuse et son père M. Selignau, musicien. Le directeur de la troupe est aussi cité : M. Chevalier. L’acte nous apprend que le père est absent, sans doute déjà parti avec la troupe tandis que la mère est restée pour accoucher à Mont-de-Marsan.
Le second enfant naît en octobre et se prénomme Auguste Adolphe [et comme pour Rodolphe Louis, il ne faut pas forcément croire qu’ils portent ces noms composés, il y a plutôt un prénom pour l’état civil et le prénom utilisé quotidiennement]. Cette fois, l’acte ne donne que la profession du père, qui est artiste dramatique. Le couple porte le même nom de famille : Claude Louis Jaume et Louise Eliza Jaume. Deux branches Jaume qui se sont retrouvées ou alors, notation du nom de femme mariée ? Je penche pour la seconde hypothèse.

Source Gallica vous comprendrez (et reviendez vers) cette illustration en lisant la fin de l’article. C’est en lien avec la troupe, bien entendu, mais aussi avec les Landais en général.
Une des questions qu’on se pose après la lecture de ces actes : d’où sont-ils originaires ? Leurs généalogies, en somme. On peut penser à des « Parisiens » ou alors le contraire, des origines du secteur de l’arrondissement, mais ce n’est ni l’une ni l’autre des ces hypothèses.
Il est possible de faire une généalogie plus fine mais j’en suis resté à peu de sources et voilà où j’en suis : je n’ai rien sur le couple Jaume (ou Jaumé ?), par contre, je suis convaincu que les historiens Bourdin et Triolaire (voir en note 1) nous parlent bien du couple Selignau / Bernard avec le couple Seligman /Bernardi. Le prénom de Mme Bernardi est bien Caroline et cela confirme les turn over des troupes. En effet, quand ces auteurs les citent, ils ont changé d’arrondissement : « Lors de la saison du « couple privilégié » Seligman-Bernardi, entre juin 1813 et mars 1814, Carcassonne est visité 160 jours par leur troupe… ». Seligman est directeur de la troupe.
De plus, pour finir avec une vision plus précise des origines des comédiens de la troupe, Bourdin et Triolaire font cette analyse sur celle de Perpignan et nous découvrons des origines dispersées sur toute la France, et globalement moindre dans le sud-ouest de la France. Ils écrivent par exemple ceci sur cette troupe, ce qui nous fait découvrir la constitution de ce type de troupes :
« Perpignan peut compter en 1815 sur la résidence prolongée des vingt-sept artistes de la troupe Singier (ils étaient trente et un la saison précédente). La troupe a une moyenne d’âge de 31 ans, mais celle-ci ne doit pas camoufler une dichotomie sexuelle
(29 ans pour les dix comédiennes, 35,4 pour les comédiens) et d’importants écarts d’âge, de la jeune Thérèse Vernet (9 ans) employée dans les rôles d’enfant aux côtés de sa mère à François Garnier, laruette et régisseur en chef (48 ans). Ils viennent de
toute la France, dont une douzaine du sud de la Loire (trois seulement du Sud-Ouest français) (Fig. 11) pour des rémunérations mensuelles qui vont de 20 francs pour le répétiteur à 350 pour Alexandre Galland, Elleviou et Gavaudan, et 500 pour Louise
Cardinal, première chanteuse en tout genre (en moyenne 160 F pour les hommes, 91 F 50 pour les femmes, dont trois, il est vrai, sont simples figurantes à 25 F par mois). »
Mais chaque arrondissement à ses propres contraintes, et le 7ème, a pour grande question, la trop grand territoire couvert : c’est une aire « trop étendue et quelques villes trop éloignées ne se sont pas trouvées suffisamment pourvues » ce qui se terminera par la coupure en deux, de cet arrondissement2.
Mont-de-Marsan, ville la mieux desservie des Landes (voire la seule ?)
Ce trop grand espace à couvrir avait des conséquences très concrètes, avec des villes qui se plaignaient de ne pas avoir assez de représentations. Ainsi, toutes les villes désiraient plus de temps de présence, y compris celles qui avaient encore des passages de la troupe, comme Mont-de-Marsan. Mais dans les Landes, même Dax est un chef-lieu oublié du fait de l’organisation de ces arrondissements :
« Bien qu’une grande partie des villes déjà desservies par les troupes ambulantes à cette époque figuraient dans le deuxième ordre, certaines, comme Auch et Dax, furent reléguées au troisième, une mesure qui les séparait du réseau des grandes villes voisines du sud-ouest, telles que Pau et Bayonne. Le système mis en place par De Neuville a redéfini les communautés théâtrales afin de regrouper des villes plus homogènes en termes de taille et de capacité d’accueil. Ces niveaux visaient à éviter que des localités telles qu’Auch, Dax et Béthune « ne soient privées de théâtre en raison de leur éloignement des grandes troupes » ; en effet, dans l’organisation en vigueur, les compagnies étaient détournées de ces petites villes par l’attrait concurrentiel de villes comme Boulogne ou Bayonne. » (source : voir en note 2) (traduction avec DeepL.com)
Cela, renforcé par le fait que le ville de Dax, ainsi que Saint-Sever, l’autre chef-lieu, n’avaient pas de salles dédiées :

Bourdin et Triolaire (lien direct PDF)
Donc pas étonnant que je les ai croisés à Mont-de-Marsan plutôt qu’à Saint-Sever ou Dax ! Et cette rareté créait du besoin, de l’envie de la population : « Nous possédons depuis quelques jours, la troupe dirigée par M. Chevalier : le plaisir que nous avons éprouvé aux premières représentations nous fait désirer que ces artistes prolongent ici leur séjour », voilà comment débute l’article du 21 juillet 1808, du Journal des Landes. Bourdin et Triolaire confirment en mettant en avant d’autres articles de ce même journal :
« Á Mont-de-Marsan, on se console des longues absences des troupes ambulantes en assistant aux spectacles des amateurs, qu’il s’agisse d’autochtones (en mars 1804, ils donnent au profit des indigents Le Barbier de Séville), ou des prisonniers de guerre autrichiens qui, en février 1806, proposent Les Brigands, ou le Mariage, un texte mêlant le tragique au comique dû à
l’un des leurs, Seiler . En juillet 1808, les Montois découvrent avec un appétit de gourmet l’offre de la troupe Chevalier, qui donne le Dom Juan de Molière, L’Opéra comique de Ségur, Dupaty et Della Maria, et Aline, reine de Golconde. Cent abonnés sont enregistrés en un seul jour, preuve du potentiel de ces provinces culturellement mal desservies dont la sensibilité première à la musique n’empêche nullement un sens critique dont pâtissent les livrets ».
Comment étaient-ils vus par les spectateurs de Mont-de-Marsan ?
Pour répondre à cette question, je vais donner tout d’abord, la parole au Journal des Landes. Forcément, c’est un biais journalistique, mais c’est mieux que rien. On y retrouve nos protagonistes des actes de naissances :
« M. Jaume, haute-contre, a une voix peu étendue, même un peu sourde dans le bas ; mais cet acteur sait la produire, et il en tire tout le parti possible. » (Journal des Landes du 11 juillet 1809). On lit un peu plus loin : « on a surtout entendu, avec intérêt, le charmant duo de Maison à vendre, exécuté par MM. Jaume et Charles. »
« Mlle Bernard a remplacé Mlle Romainville : sa voix assez pure, même mélodieuse, une diction facile, une belle tenue, ont fixé l’attention des spectateurs. » (Journal des Landes du 11 juillet 1809).
« On voit peu de jeunes comédiens jouer les comiques avec autant de sagesse et d’aplomb que M. Chevalier fils ». (Journal des Landes du 21 juillet 1808). M. Chevalier père est le directeur de la troupe. Les articles parlent aussi de lui, allez les lire ! Voilà une info sur sa manière de jouer : « Les autres acteurs, parmi lesquels M. Chevalier père tient un rang distingué, méritent et obtiennent chaque jour les suffrages du public. »
Encore les Chevalier père et fils : « ces deux personnages nous eussent toujours paru les plus intéressans par la manière dont MM. Chevalier père et fils les ont représentés ».
La troupe évolue et en 1820, toujours M. Chevalier en directeur… mais fils ! Mme Romainville est de nouveau citée mais nous ne retrouvons pas les autres noms connus de nous (Journal des Landes du 30 avril 1820).
Il ne faut pas forcément penser qu’ils sont décédés, puisqu’ils naviguaient facilement d’un arrondissement à l’autre.
Quelles pièces jouaient-ils ?
Le directeur de la troupe se targuait de disposer d’une « troupe formidable et fort bonne en opéra et comédie » (note 1). Voici lesquelles :
Le Festin de Pierre, L’Opéra comique, Aline, reine de Golconde. (Journal des Landes du 26 juillet 1808), Adolphe et Clara, Maison à vendre (Journal des Landes du 11 juillet 1809), Maréchal Lannes, Duc de Montebello à ses derniers momens, Il est beau de mourir pour son prince et sa patrie (Journal des Landes du 11 août 1809).
Je vous laisserai chercher pièce par pièce, si vous le désirez, mais voici déjà une analyse de Bourdin et Triolaire qui donne une vision globale :
« La troupe Chevalier, lors de ses passages ultérieurs, prouvera sa dévotion à l’Empire, jouant en août 1809 Le Maréchal de Lannes, duc de Montebello, à ses derniers moments, ou Il est beau de mourir pour son prince et sa patrie, un court fait historique faisant suite aux Prétendus, opéra de Chabannes et Lemoyne62. Elle sacrifiera aussi au localisme, offrant une brève comédie inaugurée à Paris au Théâtre des Variétés en octobre 1811, Les Habitants des Landes de Sewrin. »
Les habitans des Landes, la pièce pleine de clichés sur le département, rattrapée par ses bons sentiments
Oui, le titre est bien orthographié, dans beaucoup de mots, à l’époque, le « t » manquait, donc c’était bien Les habitans des Landes. Là encore, Bourdin et Triolaire sont précieux pour la découverte de cette pièce :
« Elle transporte les Landais dans deux cahutes en chaume au toit en pointe, de part et d’autre de la scène, avec leur porte pour seule ouverture, et un arbre fruitier à côté de chacune. En toile de fond, une forêt de pins, en premier plan d’une montagne aride. Poursuivant cette ethnologie approximative, l’auteur met face à face métayer, berger, paysanne (la mère Dax), leurs enfants (dont un certain Rustique) prêts au mariage, et une famille noble, les Saint-Léon, des colons de Saint-Domingue, dont la femme possède une esclave noire, Zoé. Elle revient d’Amérique en passant par Bayonne, et sa voiture vient de se renverser dans un chemin creux. Les échanges entre ruraux usent d’un patois convenu, en rien révélateur d’une réalité locale (« Morgué ! je v’nions pour vous dire bonjour », « J’chantons la chansonnette !/ J’dansons la castagnette,/ La flûta !/ La cournemusa ! » – scène 3 – ; libertin devient « libartin » dans la scène 4). Ils offrent leur hospitalité aux deux femmes, qui doivent attendre des ouvriers de la ville pour réparer leur véhicule. Ils s’interrogent sur ce qu’est une « négresse » tandis que Tremblin, valet du fils Saint Léon, à la recherche de sa mère, accablé par la chaleur, compare les Landes à l’Afrique, les figurants sur échasses qui se risquent en fond de scène à des Hottentots, leurs huttes à des cases. Il s’attend à tout moment à une ruée d’éléphants, de tigres ou de léopards (scène 11).

Source Gallica et je vous invite à retourner voir l’illustration du début d’article, qui illustre la scène n°11
Il découvre Zoé, qui chante et danse dans un style créole, et la prend d’abord pour une sauvage anthropophage, rôle qu’elle endosse en s’exprimant par des cris pour mieux mesurer la couardise du visiteur qui s’adresse à elle avec réticence (« Moi causer avec vous », scène 12). Tout, évidemment, est bien qui finit bien dans cet hymne maladroit à la tolérance qui accumule les stéréotypes : les Saint-Léon signent en témoins les contrats de mariage et offrent de leur or aux déshérités (scène 119 Publifarum | 2022 Philippe Bourdin et Cyril Triolaire 19) ; Tremblin reconnaît les erreurs issues de ses mauvaises lectures et sa poltronnerie irraisonnée (scène 20) (SEWRIN, 1811).
Pas sûr que les Landais d’aujourd’hui, ainsi que les spectateurs d’ailleurs, apprécieraient encore le spectacle. Mais à l’époque, le Journal des Landes ne s’en offusque pas et même apprécie ce spectacle passé à Paris : « Cette pièce, qu’on joue avec succès, s’éloigne de la routine ordinaire des vaudevilles de ce genre. La peinture des innocentes amours des jeunes villageois des Landes est d’une naïveté charmante : le contraste de la rudesse du pays avec les moeurs douces et hospitalières des habitans forme un tableau agréable. » Journal des Landes du 6 novembre 1811.
Une ouverture sur un monde…
A partir d’actes de naissances, nous avons peu à peu découvert l’univers de ces artistes, mais aussi des Landais de l’époque, en tout cas, des Montois. Si vous aussi, vous souhaitez en savoir plus, je vous propose différents documents à consulter :
- Sur Internet Archives, vous allez pouvoir lire Les habitans des Landes, en tournant les pages le plus aisément possible. Vers la fin du document, il est proposé de « s’adresser pour avoir la Partition à M. Gilbert, chef d’orchestre, rue de la Vrillière, N°4 »… si vous y passez… 😉
- Ensuite, lisez la présentation de cette pièce par Landes en vrac : vous aurez quelques informations supplémentaires.
- Je propose deux références universitaires en fin d’article.
Déjà, cela nous aura permis de toucher du doigt quelques-unes des distractions des Landais de l’époque, avec les bals masqués, le théâtre et l’attrait pour la musique, ainsi que les artistes qui leur donnaient vie.
Notes :
- Philippe Bourdin et Cyril Triolaire, Les déserts théâtraux du midi pyrénéen français sous le Premier Empire, décrive le « 7e arrondissement : Montauban, Albi, Castres, Sorèze (Tarn) ; Agen et Marmande (Lot-et-Garonne) ; Cahors, Figeac et Mossac (Lot) ; Auch (Gers) ; Mont-de-Marsan et Dax (Landes) ». ↩︎
- Sophie Horrocks David, Constructing and cultivating a national theatrical system, 1806–24. ↩︎
D’autres lectures :
Tréteaux dans le Massif. Circulations et mobilités professionnelles théâtrales en province des Lumières et à la Belle Epoque Cyril Triolaire.
L’apport de la presse à l’histoire du théâtre en province au XIXème siècle Christine Carrère-Saucède.