Philippe Mora
Marthe et Catherine Marquet sont deux sœurs aux trajectoires de vie étonnamment proches. Elles naissent à Poyartin, dans une famille dont le père, Jean Marquet, est tisserand. Leur mère se nomme Suzanne Bielle. Le couple aura six filles, dont Marthe et Catherine, respectivement nées en 1773 (acte) et 1776 (acte).
Catherine se marie avec Fabien Hemous en 1798 (acte), à Poyartin. Deux ans plus tard, c’est au tour de Marthe de se marier (acte), toujours dans cette même commune, avec Jean Bagnères. Mais elles ont perdu leurs maris rapidement, quasiment en même temps, en 1803-1804. Ce qui a pour conséquence que Catherine a un seul enfant de son mariage tandis que Marthe n’en aura pas eu du tout.
Des naissances rapprochées
Elles se retrouvent donc toutes les deux veuves en 1804. Et c’est là que leur trajectoire de vie converge significativement : en mars 1806, à quelques jours d’intervalles seulement, elles accouchent. Comme vous le savez sans doute, à cette époque, un enfant hors mariage était indiqué « de père inconnu » et ici, pour les deux sœurs, les pères (ou un père identique ?) sont inconnus.

Image générée par intelligence artificielle de WordPress
Catherine donne naissance à son fils Joseph le 26 mars 1806. Deux ans plus tard, en 1808, il est reconnu à l’occasion du mariage de Catherine avec Jacques Robert. Cette reconnaissance établit juridiquement sa filiation, mais elle ne permet pas, à elle seule, de savoir si Jacques Robert était son père biologique. L’écart de deux ans entre la naissance de Joseph et cette reconnaissance ne constitue pas une preuve de la paternité de Jacques Robert. D’après le temps entre la naissance et le mariage, je pense que ce n’est pas le père biologique.
Marthe, elle, donne naissance à son fils le 31 mars 1806, soit seulement cinq jours après sa sœur Catherine. Là encore, le père n’est pas identifié dans l’acte. Mais contrairement à Catherine, Marthe ne se remariera pas.
Cette proximité dans les dates de naissance des deux enfants laisse évidemment place à plusieurs hypothèses. Les deux grossesses avaient-elles un lien ? Les deux sœurs connaissaient-elles l’identité des pères sans pouvoir, ou sans vouloir, la faire apparaître dans les actes ? S’agissait-il simplement d’une étonnante coïncidence ?
Il est impossible de le savoir à partir de ces seuls documents.
En tout cas, à Poyartin, l’enfant de Catherine est le 18e de l’année 1806. Celui de Marthe est le 19e. Deux naissances qui se suivent donc dans le registre, comme elles se suivent dans la vie des deux sœurs.
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L’une de ces sœurs est mon ancêtre, cette situation fut un blocage généalogique car les travaux, sur Généanet, s’arrêtaient à Marthe Marquet, sans plus de précisions.
Cette histoire des deux sœurs constitue déjà une avancée dans mes recherches. C’est aussi un moment de vie assez particulier qui nous plonge dans la complexité des existences d’autrefois, bien loin de l’image parfois excessivement paisible que l’on peut se faire de la vie de nos ancêtres.
D’ailleurs, les soeurs Marquet ne sont pas un cas isolé.
Une situation similaire, à Bassercles, mais avec plus d’informations !
Une personne1 du groupe Facebook Généalogie des Landes nous a raconté une situation similaire sur Facebook. Elle expliquait que, en 1796, à Bassercles, deux sœurs, Dupouy, avaient elles aussi accouché à quelques jours d’intervalle. Mais cette fois, les actes apportent davantage d’informations. Leur mère déclare à l’officier public que ses filles n’ont pu « résister à l’empressement et sollicitations faites par un inconnu de passage » qui avait promis de revenir les épouser (actes). Présenté comme ça, on dirait que c’est un même homme, mais la déclaration est bien individualisée, donc aucune certitude à ce sujet.
L’auteure de cette information, qui avait recherché sur la famille, a même constaté que leur père avait mystérieusement disparu. Elle s’est alors interrogée sur la possibilité d’une histoire d’inceste.

Les amants de Bassercles (création par IA)
Cette hypothèse est évidemment troublante, mais les éléments cités ne permettent pas, à eux seuls, d’établir qu’il y a effectivement eu inceste. Il s’agit d’une hypothèse formulée à partir de plusieurs éléments, et non d’un fait démontré.
Mais revenons aux actes, les deux sœurs ont connu le même scénario :
« elle ne connaît point l’auteur de sa grossesse, que c’étoit un jeune homme de passage qu’elle n’avoit jamais vû » la suite vous la connaissez. L’une est enceinte de 8 mois et l’autre de 6 mois et demi mais la phrase est identique dans les actes, presque générique…
Papa où t’es ?
Les naissances d’enfants nés hors mariage sont nombreuses à cette période2 et recouvrent des situations très diverses, souvent difficiles pour les femmes concernées comme pour leurs familles.
Et pour comprendre pourquoi les actes peuvent aujourd’hui nous laisser avec autant de questions, il faut regarder du côté du droit.
Sous l’Ancien Régime déjà, la recherche de paternité était encadrée et difficile. La période révolutionnaire va encore modifier ces règles, avant que le Code civil de 1804 ne pose explicitement que « la recherche de la paternité est interdite ».
Les sœurs Dupouy, qui accouchent en 1796, sont donc dans un contexte juridique différent de celui des sœurs Marquet, en 1806. Mais dans les deux cas, établir juridiquement la paternité d’un enfant né hors mariage n’est manifestement pas une chose simple. Pour les sœurs Dupouy, Marquet ainsi que pour les femmes non mariées en général.
Notes :
- J’ai contacté cette personne mais elle ne m’a pas répondu. Je ne cite donc pas le nom de la personne. La publication date du 21 avril 2025. ↩︎
- J’en parle ici : Les Landes, terre d’enfants illégitimes souvent abandonnés ? Introduction et comparaison chiffrée France / Gironde / Landes en 1853. ↩︎

